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10 avril 2005 7 10 /04 /avril /2005 00:00

Petite Réflexion sur l’Ethnie…

 

 

         J'ai recherché une définition d'ethnie donnée par des ethnologues, enfin par les modernes bien sûr, non pas par les colonisateurs ou encore les ethnicistes... et on se rend compte qu’il n'y a pas vraiment de contenu à cette définition, mais plutôt une certaine lucidité (récente, depuis les années 60) sur ce qu'on peut en faire et finalement sur comment les ethnologues peuvent s'en dépatouiller, avec la petite cuillère bien sur.......

 

Donc il était une fois:

 

  • Usage scientifique: l’ethnie désigne un ensemble linguistique, culturel et  territorial d'une certaine taille, le terme tribu est généralement réservé à des groupes plus petits.

 

  • Usage ethnologique: l’ethnie est constamment évoquée (unité de base des études anthropologiques), mais, en France, il s’agit d'une des notions les moins théorisée de la discipline. On commence à peine à questionner son contenu et ce qu'il implique. En même temps on remet en cause l'approche du terrain (monographique) qui lui est étroitement liée.

 

Dans tout type de littérature: l'idée d'ethnicité nourrit d'abondants discours, car elle est entre temps devenue un enjeu politique…

 

Apparaît alors la question du rapport entre « ethnie » et « ethnicité »? Le rapport n'est pas simple...

 

Entrée dans les mentalités (occidentales et notamment dans celles de nos "scientifiques"): Au départ, l’usage est avant tout ecclésiastique: l’ethnie se construit par opposition aux chrétiens, il s’agit des peuples païens ou "gentils". Ceux ci sont alors appelés dans un langage séculier « nation », « peuple » puis au 19ème s, « race » et « tribu ».

 

Au début du 20ème s. le terme « ethnie » apparaît aussi dans le langage séculier. Les termes utilisés auparavant sont désormais réservés aux Etats dits "civilisés" d'occidents: « peuple » est alors comprit et vécu en tant que "sujet d'un destin historique" (trop noble pour des sauvages....), et, l’idée des « races », est centré sur des critères purement physiques et donc trop général. Ainsi, l’ « ethnie » est devenue une sorte de "nation" au rabais. Elle se définie par une somme de caractères négatifs (elle n'est ni nation, ni race, ni peuple).

 

Bien sûr, la nouvelle terminologie qui s'élabore doit aussi répondre aux exigences de la colonisation, elle permet ainsi de "mettre à leur place" les populations conquises, de les fractionner et de les cantonner dans des définitions territoriales et culturelles univoques car soit « disant naturelles ». (Approche critique d'Amselle et M'Bokolo, dans Au coeur de l'ethnie.)

 

Apparaît des différences de conception en Occident:

 

L’Allemagne met l'accent sur le sentiment d'appartenance à une collectivité. En France l’ethnie est déterminée avant tout par la communauté linguistique. Enfin, en Angleterre ce terme désigne spécifiquement une minorité culturelle.

 

Mais, l’unité ce retrouve dans leur usage anthropologique : ils participent tous à la même approche naturaliste et réifiante en faisant de chaque ethnie une entité discrète dotée d'une culture, d'une langue, d'une psychologie spécifique (et d'un spécialiste pour la décrire...).

 

        

Cependant grâce aux travaux de F Barth en 69, il y a un changement et on procède à une révision critique: Il développe une perspective historique qui permet de critiquer l'ethnie comme substance et met en vue des processus d'ethnification. Ainsi, dans la même période, des africanistes prennent conscience que bien des ethnies supposées comme « traditionnelles » sont en fait des créations coloniales issues d'un coup de force et basé sur un « langage savant stéréotypé »… (Ainsi les Tutsi et les Hutu)

 

(Petite parenthèse : les sociétés traditionnelles dans l'anthropologie classique s'opposent aux sociétés modernes, or cette opposition est aujourd'hui remise en cause car toutes les sociétés sont traditionnelles même si elles se veulent nouvelles, traditionnelles dans le sens où elles visent toutes à se perpétrer et à se transmettre, mais toute société voit en l'autre la "tare" traditionnelle puisque l'aspect traditionnel ne peut être définit que lorsque celui-ci devient conscient ce qui veut dire lorsqu'il est ou rejeté ou inexpérimenté.)

 

Ainsi, la cristallisation autour du terme « ethnie » renvoie toujours à des processus de domination politique, économique ou idéologique d'un groupe sur l'autre. C'est de cette manière que le discours des médias occidentaux sert avant tout à disqualifier des révoltes qui n'ont rien a voir avec des questions traditionnelles (encore une fois le mot "tradition" efface dans nos mentalités d'ethnocentriques toute réflexion sur une quelconque origine, puisque tradition fait référence à l'autre, l'immobile, l'incompréhensible et l'arbitraire).

 

Mais voici que survient un nouveau coup de théâtre, ces ethnies construites et patiemment déconstruites par les ethnologues et autres sont aujourd’hui devenues des sujets ! Soudain ils reprennent à leur compte, parce qu'ils ne pouvaient exprimer autrement leurs revendications sociales, politiques ou économique, le discours ethniste employé par leur dominants. Ainsi l'ethnicité est devenue une valeur positive d'identité.

 

La question est alors de savoir si l'ethnicité revendiquée est d'une nature distincte que celle qui lui était imposée (artifice d'état pour manipuler) ou si elle est le signe d'une expression politique radicalement nouvelle? Cette identité enferme t’elle les minorités dans "l'archaïsme" ou ouvre t’elle un réservoir d'alternatives idéologiques et de pluralités culturelles forgées de l'intérieur (une sorte de conscience de classe mobilisatrice et solidarisatrice...?)

 

Le débat est posé mais l'histoire parle.....

 

 

 

Alors petite conclusion:

 

Le mot ethnie et ces débats actuels rappelle à l'ethnologie sa complicité dans le processus intellectuel d'ethnification et ses implications réelles dans  les sociétés non occidentales... Cependant elle confirme aussi une des conclusions de ses recherches actuelles: l' « ethnie » est un signifiant flottant, n'est rien en soi, sinon ce qu'en font les uns et les autres…

 

 

Aujourd'hui:

 

Critiquant son usage par l'administration coloniale et l'anthropologie classique, elle s'applique maintenant à des contenus SOCIAUX très hétérogènes et permet à l'ethnologue de délimiter son domaine de recherche et son approche sur une population.

 

Plus que pour parler de groupes minoritaires, la notion d'ethnie est maintenant utilisée pour mettre en cause le rôle des "majoritaires". Elle est surtout posée non plus par rapport à d'autres groupes équivalents, mais à travers sa relation à la société globale. Cette dernière envisage l'ethnie minoritaire comme porteuse de caractères qui l'éloigne de la norme qu'elle (la société) définie. Le groupe dit "ethnique" par la société qui l'englobe est donc étudié par l'ethnologue à l'intérieur d'une relation dont ce groupe est l'un des termes. L'ethnologue spécifie les critères de la relation et non ceux du groupe. Ainsi l'ethnie est pour les chercheurs une catégorie d'analyse pour appréhender une réalité sociale mouvante.

 

L'ethnie est donc ici le résultat d'un rapport de force étudié par l'anthropologue, souvent une expression d'exclusion vécue par le groupe et visé par la société (ex : les Roms de Roumanie) ou encore l'énoncé d'une différence comme manifestation de caractères immuables ( d'ou l'exclusion du groupe car l'intégration ne se fait que par une singularisation individuelle). Mais l'identité ethnique peut aussi chercher à instaurer une collectivité (les "chicanos" aux US ou les "maghrébins" en France) et n'est pas partout synonyme d'exclusion.

 

 

 

Voila ces recherches m'ont passionnées et m'ont réconciliée avec ma discipline, j'y retrouve ce que j'aime, regarder ce qui est derrière ce que l'on appelle l'autre, et lui permettre de nous remettre en cause quand il nous interroge sur ce que l'on fait et ce que l'on dit sans y penser, apprendre à savoir réajuster son regard quand il le faut.

 

 

 

Magdalena,

5 Février 2004

 

 

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Published by Magdalena - dans Développement
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commentaires

ben hur 19/06/2005 21:17

Merci Magda pour ce travail claire et riche. Ce processus de renversement de la réalité que tu décris m’impose, en effet, un questionnement pratique sur le Rwanda. Car autant, il est important de comprendre ce mécanisme, autant penser un projet au Rwanda aujourd’hui c’est sentir les tenants et les aboutissants de la perception de la réalité de chacun.

J’espère avoir l’occasion d’en discuter de vive voix ! D’autre part, voici quelques réactions :

- Définir l’autre par ce qu’il n’est pas. Voilà une tentative psychologique d’omission de l’histoire particulièrement usité par l’occident pour se mettre en valeur, s’ériger le droit de penser pour les autres.
Les Nations Unis n’utilisent ils pas cette terminologie manichéenne : » pays développé », « pays en développement » ? Pays en développement donc non encore développés.

Les conséquences sont lourdes dans l’appréciation des différences culturelles. D’ailleurs, le tourisme de masse est une arme idéologique puissante à ce niveau.

- L’actualité en France nous a fournit récemment un exemple de cette arrogance néo coloniale : La loi visant à reconnaître le rôle positif de la France pendant la colonisation.

- Pourtant, la mondialisation de la communication présente une perspective réjouissante : L’accès pour un grand nombre aux écrits de tous les peuples. Le fait que beaucoup questionne le sens de leur existence à travers les paroles de moines bouddhistes, de chefs amérindiens, de grands mystiques zen…est un espoir de remise en cause de l’inconscient collectif.

- En ce qui concerne le clivage traditionnel/moderne, il m’apparaît évident qu’il faut être prudent quant à l’usage de ses mots qui transpirent une histoire arrangée, revisitée. Dans une tentative de provocation constructive, je propose d’utiliser « civilisés » pour traditionnel. Il s’agit bien sur d’une simple étape, et non d’une fin en soi qui doit tendre vers la reconnaissance vrai de chaque culture.

Au plaisir de te lire.
Ben hur

Mathias 27/04/2005 19:01

Salut,

Sur ce thème j'aurais aimé voir développer la comparaison et la proximité entre les termes ethnie, tribu et nation. En effet même si ça ne se dit plus tellement, on parlais à une époque à propos de l'amérique des "nations indiennes" (tocquevile) et en grec moderne, ethniki veux dire pays ou nation je crois.
ça m'avais marqué cette utilisation du terme de nation pour les indiens, alors que l'habitude tend à dire tribu ou ethnie, avec une nuance de condescendance.
Cela dit, nation/nationnalité n'ont plus le sens qu'ils avaient de peuple ayant une origine "ethnique" précise.

Mathias