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7 janvier 2007 7 07 /01 /janvier /2007 23:07
Le 11 decembre 2006, le professeur Joseph Ki-Zerbo nous a quitté.
 
Rendant hommage à l'homme politique et historien burkinabé, l'historienne malienne Adam Bah Konaré soulignait le mois dernier à Paris "sa contribution inestimable à la réhabilitation de l'histoire de l'Afrique".

"Le Pr Ki-Zerbo fut sans doute un des historiens les plus engagés dans le refus de l'occultation de l'histoire des peuples africains. Il s'est dépensé sans compter pour démontrer qu'il existait une histoire des peuples africains antérieure à la colonisation", avait- elle alors rappelé, invitant à "garder le souvenir de ce grand Africain".

Décédé des suites d'une longue maladie à l'âge de 84 ans à Ouagadougou, le Pr Ki-Zerbo a reçu un hommage unanime dans son pays, en Afrique et dans le reste du monde.
 
Je pense que le meilleur moyen de lui rendre hommage est de lui rendre la parole. Voici des extraits de son livre « A quand l’Afrique » :
 
 
Pour un échange culturel équitable
 
 « C’est par son « être » que l’Afrique pourra vraiment accéder à l’avoir. A un avoir authentique ; pas un avoir de l’aumône, de la mendicité. Il s’agit du problème de l’identité et du rôle à jouer dans le monde. Sans identité, nous sommes un objet de l’histoire, un instrument utilisé par les autres : un ustensile.(…) Par les objets manufacturés qui nous viennent des pays industrialisés du Nord, par ce qu’ils portent de charge culturelle, nous sommes forgés, moulés, formés et transformés. Alors que nous envoyons dans le Nord des objets qui n’ont aucun message culturel à apporter à nos partenaires. L’échange culturel est beaucoup plus inégal que l’échange de biens matériels. (…) Nous sommes transformés par les habits européens que nous portons, par le ciment avec lequel nous construisons nos maisons, par les ordinateurs que nous recevons. Tout cela nous moule, alors que nous envoyons dans les pays du Nord, le coton, le café ou le cacao brut qui ne contiennent pas de valeur ajoutée spécifique. (…) Et notre culture a moins de chances de se diffuser, de participer à la culture mondiale. C’est pourquoi, un des grands problèmes de l’Afrique, c’est la lutte pour un échange culturel équitable… »
 
 
A propos de l’aggravation de la pauvreté en Afrique,
 
Ki-Zerbo parle d’une « jeune prostitué de 14 ans interviewée avec des amies par un journaliste : « Vous n’avez pas peur du Sida ? » Une des filles lui a répondu : « Moi, je préfère mourir du Sida que mourir de faim ». Voilà la situation réelle de la misère. La misère, c’est l’annulation du choix. Et actuellement en Afrique, les gens ont le moins en moins le choix ».
 
 
Sur les nouvelles technologies et le « fossé numérique »
 
« On a intérêt à maîtriser toutes ces technologies de pointe, car il est évident que l’ordinateur ne broie que le grain qu’on lui donne à moudre… Il faudrait que ces technologies interviennent dans un contexte bien préparé. D’abord les logiciels doivent être adaptés à la réalité africaine, par exemple dans l’enseignement. Ensuite, on a besoin de techniciens africains qui soient enracinés dans leur propre culture. Sinon, on reçoit ces technologies comme des jouets : on tapote dessus, c’est agréable, cela produit des effets merveilleux, mais on n’aura pas d’appropriation véritable de l’innovation technologique…(Il faut) un développement ‘clés en tête’  et non ‘clés en main’…On doit gérer l’Internet avec une conscience nouvelle de l’homme du XXI ème siècle ».
 
 
Les droits humains sont-ils vraiment universels ?
 
« En plus des droits naturels, dans toutes les cultures existent des droits civils, sociaux et politiques. Le droit à la solidarité envers les autres êtres humains est aussi un droit reconnu. En Afrique pré-coloniale, c’était un devoir moral, pas seulement juridique. Un dicton bambara dit : « Si tu vois un voleur s’attaquer à un homme, ne dis pas aux voleurs : « Laissez cet homme », mais dis leur : « Laissez-nous ».
Parmi tous les droits, il y a des droits plus importants que d’autres : droits à l’alimentation, à l’éducation, à la santé, à la vie, à la participation démocratique…Qui va s’occuper des citoyens burkinabè qui n’ont pas le minimum nécessaire pour payer l’entrée à l’hôpital, si on abandonne tout au marché ? Il faut empêcher que le marché n’écrase les plus faibles. Le minimum social doit être garanti par l’Etat ».
 
 
Apprendre des pays pauvres
 
 «  Il faut que le Nord ait suffisamment de bon sens et de modestie pour comprendre qu’il peut apprendre quelque chose des pays du Sud. (…) Mais la confrontation des cultures entre le Nord et le Sud est telle que les tenants de la culture occidentale ne conçoivent pas qu’ils peuvent apprendre quelque chose d’essentiel des pays pauvres : tout au plus, non pas un supplément d’âme, mais de folklore, de bonne conscience aussi. (…) Il y a un art de vivre africain, un art de la solidarité, un art de l’altérité, de l’ouverture aux autres que les Européens ne retrouvent plus chez eux. Je regrette que les bases de cette culture africaine soit en train de s’effacer. (…) C’est une apocalypse au ralenti, une énorme perte pour l’humanité. (…)° Mais tout espoir n’est pas perdu. Les cultures sont suffisamment armées, intérieurement, pour résister aux agressions les plus délétères. Elles sont protégées par leur pauvreté même qui les empêche de sombrer dans l’aliénation sucrée de la consommation des bien culturels du Nord par déficit de solvabilité.(…) Je suis persuadé que les plus pauvres ne sont pas les moins riches en matière de conscience. Il y a des gens extrêmement riches, soit disant développés, et des sociétés extrêmement riches où le niveau de conscience n’est pas aussi élevé que dans les sociétés plus pauvres.
 
 
Le développement n’est pas une course olympique
 
Je crois que le développement des êtres humains est trop sérieux pour le laisser entre les mains des seuls économistes. Dans la mesure où les « développeurs » ont réduit le développement à ses dimensions les plus étriquées, les plus matérielles, il faudra, d’une manière ou d’une autre sortir de ce mensonge. (…) Le réduire aux dimensions arithmétiques de l’indicateur de croissance, du taux d’intérêt ou du cours de la bourse est un réductionnisme criminel. C’est, en somme, réduire l’être humain pour le caser dans un jeu qui n’est plus le sien.
(…) Beaucoup de pays africains s’installent dans l’aide qui n’amène pas un développement durable, d’autant plus qu’elle développe des mentalités d’assistés, voire de mendiants. Beaucoup de responsables politiques semblent se dire que de toute manière, il y aura un apport de farine ou de lait en poudre venant de quelque part. Or, on n’a jamais établi la prospérité ni la dignité d’un pays sur l’industrie de la compassion.
Il faut refuser le modèle linéaire du développement. Malheureusement, beaucoup de gens conçoivent le développement comme une course olympique où les peuples sont les uns derrière les autres. D’après les historiens, aucun peuple ne s’est développé uniquement à partir de l’extérieur. Si on se développe c’est en tirant de soi-même les éléments de son propre développement. C’est en étant profondément enraciné qu’on est prêt à toutes les ouvertures.
(…) L’éducation doit être considérée comme le cœur même du développement…Et ce que nous cherchons, ce n’est pas tellement d’augmenter la vitesse du train de l’éducation, mais de changer la direction des rails…(Il faut) se débarrasser d’une plaie aussi honteuse que l’analphabétisme, au lieu de s’installer dans la cohabitation avec lui. En passant par les langues africaines, on restaure du même coup la dignité du paysan. Les paysans sont plongés dans un complexe d’infériorité du fait qu’on leur parle dans une langue étrangère. Si on passe au registre des langues africaines, les paysans se présenteront comme une élite, et non plus comme ceux qui traînent derrière et qu’on doit tirer à bout de bras ».
 
 
A quand l’Afrique
Joseph Ki-Zerbo – Entretiens avec René Holenstein
Editions de l’aube/éditions d’en bas – 2003
 
 
Vous pouvez retrouver d’autres textes de réflexions sur l’humanitaire et les projets de développement sur le blog http://boribana.over-blog.com
 

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