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19 janvier 2007 5 19 /01 /janvier /2007 05:27
 
Ce texte propose d’interroger le sens de mots souvent acceptés comme allant de soi, tels que « développement », « richesse », « misère » ou « pauvreté ». Or l’utilisation des mots renferme un sens, transpire l’histoire d’un pays et d’un peuple. Essayons donc de remettre en cause quelques concepts bien établis.
 
a)      La généralisation du discours de lutte contre la pauvreté 
 
La lutte contre la pauvreté a fait une apparition en force dans les discours de la communauté internationale ces dix dernières années. Par exemple, les Objectifs du Millénaire pour le Développement se proposent de « réduire de moitié avant 2015 la proportion de la population vivant dans la pauvreté extrême »[1]. L’objectif est séduisant mais représentatif des échecs du « développement » dans la mesure où l’on est passé d’une lutte critiquable pour le « développement » de tous (voir la partie en annexe : « Le développement d’hier à aujourd’hui ») à une lutte contre la pauvreté de quelques uns.
 
La problématique de la pauvreté nécessite un rappel historique. En effet, on a oscillé autour de trois pôles pour s’en accommoder. Le premier est caritatif, il repose sur la compassion souvent renforcée par un sentiment d’obligation religieuse (l’aumône ou la zakat). Le second est politique et relève du maintien de l’ordre. A ce titre, il est significatif que la réaction post attentats du 11 Septembre de James Wolfenson, président de la Banque Mondiale, fût de déclarer qu’il y avait urgence à intensifier les programmes de lutte contre la pauvreté. Les pauvres dérangent et sont ainsi mis au ban de la société[2]. Le troisième pôle consiste à contraindre les pauvres à se rendre utile afin de bénéficier des secours que la société leur accorde. D’où la création, par exemple, des « work house» en Angleterre, lieux ou les pauvres étaient hébergés en échange de leur travail sans toucher aucun salaire. Il est significatif de noter que ces « work houses » sont apparues pendant la période du Victorianisme, justement au moment où la pauvreté et la misère dérangeaient de plus en plus. Ces maisons étaient un moyen d’enfermer « le mal » et de le contrôler pour qu’il ne contamine pas le reste de la société.
 
 
L’objectif que rassemblent ces trois domaines de la lutte contre la pauvreté consiste à la rendre acceptable et non à la combattre. En effet, la combattre entraînerait une remise en cause profonde de notre société qui ne propose que des pansements sans chercher à combattre les racines du mal.
 
A ce titre, écoutons Majid Rahnema, ancien diplomate et ministre Iranien, auteur du livre Quand la misère chasse la pauvreté :
« Les politiciens et leurs experts en pauvreté se refusent à mettre en cause les raisons profondes des phénomènes de paupérisation.
Ce qui les intéresse est plutôt d'atténuer certains effets révoltants de ces disparités afin de mieux préserver les structures existantes de la société qui les crée. Préoccupés par leurs propres problèmes, bien plus que par ceux des pauvres, on les voit ainsi proposer sans cesse des mesures d'un caractère sédatif et des solutions illusoires qui, dans les faits, accroissent toujours davantage leur dépendance structurelle par rapport aux forces qui les exploitent. »[3]
 
Les nouveaux discours qui prétendent lutter contre la pauvreté visent-ils à la rendre acceptable ou bien à la combattre ? Même si les intentions sont bonnes, les institutions internationales pensent-elles bien la pauvreté ?
 
« Si votre seul outil est un marteau, tous les problèmes pour vous ressembleront à des clous. »
Mark Twain
 
b)      La pauvreté est-elle bien pensée ?
 
Le discours courant soutient que toute économie « sous développée » est pauvre. Par conséquent la croissance représente le moyen admis de lutte contre la pauvreté. Les institutions internationales adoptent généralement une approche globale pour lutter contre la pauvreté. Ainsi, pour le PNUD, il faut refuser de « cibler les pauvres » et multiplier les dépenses sociales en faveur d’une bonne gouvernance. La Banque Mondiale cherche quant à elle à « mieux faire fonctionner les marchés en faveur des pauvres ».
 
Majid Rahnema, explique à ce propos :
« Le discours dominant prétend que tout pays dont l’économie n’est pas avancée est pauvre. En conséquence, produire plus et avoir une économie en croissance serait la condition sine qua non de tout combat contre la pauvreté.
Si cela était vrai, comment expliquer que les Etats-Unis abritent en leur sein plus de trente-cinq millions de pauvres ? Le plus triste est que le discours manipulateur de l’économie a fini par faire partager à cette nouvelle masse d’individus paupérisés sa propre vision des choses. Les mirages de cette économie sont si puissamment médiatisés que ni les « gagnants » ni les « perdants » ne se rendent compte que la course généralisée à la richesse est elle-même devenue une des causes de la destruction des vraies richesses physiques et culturelles du monde, en particulier dans les pays dits pauvres. »[4]
 
 
Au regard de l’histoire, difficile de ne pas se poser la question, « et si c’était le développement  qui crée la pauvreté ? » (Voir l’exemple Ladakh une région de l’Inde situé dans l’Himalaya complètement déstabilisé par l’ouverture à l’économie de marché et au développement : http://boribana.over-blog.com/article-5423899.html)
 
Nous observons donc que l’idée que la croissance est l’unique moyen pour lutter contre la pauvreté n’est pas satisfaisante. D’autre part, comme nous allons le voir la considération exclusivement chiffrée de la pauvreté ne rend absolument pas compte de ce qu’elle est pour les personnes qui la vivent.
Ainsi, on répète sans cesse : « c’est un malheur, il y a 2,8 milliards d'humains qui vivent effectivement avec moins de deux dollars par jour, il faut les aider ! ». Pourtant, la pauvreté n’est pas mathématique et elle ne peut pas se résumer en quelques chiffres… N’existe-t-il pas des sociétés où l’économie monétaire est faible où il est pratiqué l’usage du don ? Est-il acceptable d’imposer un mode de vie au nom du « développement" et de la lutte contre la pauvreté ?
 
Un proverbe wolof dit à ce sujet : « La pauvreté n’est pas d’être dépourvu de vêtements, est vraiment pauvre celui qui n’a personne ».
 
« Alain Marie, chercheur, explique que « le ressort profond de la solidarité, et plus fondamentalement, du lien communautaire est une logique de dette ». Est pauvre celui qui est dans l’impossibilité de distribuer de l’argent dans le cadre de la solidarité communautaire et court alors le risque de se retrouver individualisé, exclu de son réseau social ; l’individu ne pouvant plus alors compter que sur ses propres ressources matérielles. »[5]
 
Comment ne pas convenir avec Alain Marie que la pauvreté ne peut être analysée sous le seul angle économique ?
 
Or, dire qu’il y a urgence à aider les « 2,8 milliards d'humains qui vivent effectivement avec moins de deux dollars par jour » c’est déjà considérer l’enchaînement production de marchandises => accès à la consommation => plus grand confort de vie comme une évidence et donc accepter un schéma unique de « développement ». Pourtant, le « développement » ne peut-il pas être pensé en dehors de ce cadre ? La pauvreté ne consiste-t-elle pas justement en l’impossibilité à définir son destin ? En simplifiant, on pourrait se demander si avant même d’avoir accès à une formation, les enfants dit « des rues » ne souhaiteraient pas disposer du moyen de se laver, et donc d’être propre et donc d’être fier et donc de pouvoir aller à la formation proposée ? (Voir à ce sujet la partie sur la Cour aux Cents Métiers au Burkina Faso) Les « pauvres » ne souffrent ils pas davantage de leur non-reconnaissance, d’une perte de leur dignité autant que de l’absence de ressources économiques ?
 
Comment sortir d’une considération uniquement chiffrée de la pauvreté alors que celle-ci loin d’être un ensemble de chiffres est avant tout un ensemble d’individus, d’être humains qui se voit tous les jours refuser les droits que nous tenons pourtant pour universels ?
 
Comme le dit Majid Rahnéma :
 
« Si nous sommes sérieux dans notre intention d’apporter une réponse adéquate à la question de la pauvreté, il nous faut changer à la fois nos modes de penser, d’agir et de vivre en commun. »[6]
 
c)      Qu’est-ce que la misère ?
 
Les personnes qui vivent dans l’exclusion ont-elles envie de plus de confort matériel ou bien de la restauration de leur dignité, de la maîtrise de leur destin ? Probablement des deux. Cependant le postulat qui consiste à dire que c’est par l’accroissement des biens matériels que l’on peut lutter contre la misère s’inscrit dans la logique dominante qui consiste davantage à rechercher un développement du « plus avoir » que du « mieux être ».
 
Ce qu’il y a de plus étonnant c’est que ces constats sont partagés par tous mais qu’il demeure évidemment un énorme fossé entre les déclarations et les applications. Voici par exemple un extrait du site internet de la Banque Mondiale :
 
« La Banque mondiale postule que les individus qui vivent dans la pauvreté doivent être considérés non pas comme une charge mais comme ceux qui sauront mieux que tout autre trouver des moyens créatifs d'éradiquer la pauvreté. Les pauvres ne veulent pas la charité, ils veulent des opportunités et, dans bien des cas, les programmes de développement au niveau des communautés peuvent leur fournir ces opportunités.[...] Fait encore plus important, la détermination de la Banque à éliminer la corruption a déclenché une riposte d'envergure réellement mondiale. La Banque est également déterminée à s'assurer que les projets qu'elle finance ne donnent lieu à aucune corruption. »
 
d)      Interroger la richesse ?
 
Un proverbe Tswana dit « là où il n’y a pas de richesse, il n’y a pas de pauvreté. »
 
A la lumière de ce proverbe se pose la question : Peut-on reconsidérer la pauvreté sans reconsidérer la richesse ? N’est-il pas nécessaire de s’interroger sur les méthodes de prédations et de dépossessions qui ont permis aux pays dit « développés » de devenir aussi « riches » ?
Il convient, en tout cas, de comprendre que si problème il y a, il ne se crée pas seul. Il a des causes historiques. La richesse est le revers de la médaille pauvreté. Alors, comment ne pas reconsidérer la pauvreté sans en faire de même avec la richesse ?
Il ne s’agit pas, pour autant, de lutter contre la richesse mais bien pour la démystification de la supériorité qu’apporterait la richesse matérielle.


[1] « Un monde meilleur pour tous » FMI, Banque Mondiale, OCDE, ONU/ Juin 2000
[2] A ce titre « la grève des battus » d’Aminata Sow Fall est une lecture intéressante.
[3] Extrait d’une conférence prononcée par Majid Rahnema, dans le cadre du Colloque Philia/L'Agora, le 18 octobre 2003, à Orford au Québec.
[4] Interview de Majid Rahnema dans la Revue Quart Monde n°192, Novembre 2004, p.8
[5] Sahel : Les paysans dans les marigots de l’aide, Marie Christine Gueneau et Bernard J. Lecomte, L’Harmattan, 1998, p.30
[6] Interview de Majid Rahnema, op. cit.

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Published by BoriBana - dans Développement
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