La finalité du système d’aide n’est-elle pas de satisfaire les besoins de l’homme ? C’est ce
qu’il est normal de croire mais la réalité est souvent plus complexe. L’offre d’aide répond fréquemment à notre propre vision des problèmes et à nos propres intérêts. Le système finit alors par
rouler pour lui. Dans les années 70 apparaît une approche dite des « besoins fondamentaux » qui considère l’aide au développement uniquement à partir de quelques besoins
minimums reconnus comme universels. L’approche des besoins fondamentaux se révèle ambiguë : qui, du système d’aide ou des personnes avec qui l’on développe le projet, satisfait les
besoins de l’autre ?
« L’approche des besoins fondamentaux (…) dont l’objectif est de permettre aux plus pauvres
d’intégrer le système économique par la satisfaction de leurs besoins « primaires » (…) connut un succès tant du côté des organisations internationales que de celui des ONG ;
succès qui peut s’expliquer par la cohérence de l’approche avec l’économie dominante : la satisfaction des besoins matériels justifie la production de biens. Le retentissement de cette
approche s’explique probablement aussi par son caractère politiquement neutre, qui ne remet pas en question les rapports de force existants ni ne propose de changements structurels. Ce succès
perdure de nos jours. L’analyse des besoins constitue en effet, un élément de base dans biens des méthodes d’identification de projet. »[1]
« Enfin il faut souligner le manque de pédagogie de l’approche par les besoins ou
par les problèmes car elle utilise une porte d’entrée dévalorisante : par le négatif, par ce qui manque, ce que les paysans ne savent pas faire. Ce faisant, elle pointe le doigt sur
leurs faiblesses et leur incapacités. En outre, la recherche des besoins conduit à dresser des listes comme autant de doléances et lorsqu’un besoin est satisfait, l’accent se trouve alors mis sur
l’insatisfaction de tous les autres besoins. »[2]
Cette approche dite « des besoins fondamentaux » qui s’appuie sur l’analyse de la
pyramide des besoins de Maslow, induit l’idée qu’il faut satisfaire des besoins matériels avant des besoins non quantifiables comme les besoins de spiritualité, besoins psychologiques…Or dans les
faits nous nous apercevons que ceux qui vivent dans la grande « pauvreté », de la même manière que nous même, ont un ensemble complexe de besoins qui se manifestent
conjointement.
Joseph Wresinski le fondateur du Mouvement ATD Quart Monde insiste beaucoup sur ce
point :
« Les plus pauvres nous le disent souvent : ce n’est pas d’avoir faim, de ne pas
savoir lire, ce n’est même pas d’être sans travail qui est le pire malheur de l’homme. Le pire des malheurs est de vous savoir compter pour nul, au point où même vos souffrances sont ignorées. Le
pire est le mépris de vos concitoyens. Car c’est le mépris qui vous tient à l’écart de tout droit, qui fait que le monde dédaigne ce que vous vivez et
qui vous empêche d’être reconnu digne et capable de responsabilités. Le plus grand malheur de la pauvreté extrême est d’être comme un mort-vivant tout au long de son existence. »[3]
Nous retenons de cette analyse que pour celui qui
souhaite lutter contre la misère, il convient de ne pas chercher à définir de besoins universels minimums mais bien de donner les moyens aux personnes qui vivent dans l’exclusion d’une part de
définir ce dont ils ont envie et d’autre part de les soutenir dans les initiatives qu’ils peuvent porter pour réaliser ces envies.
Cela nécessite de prendre le temps de créer les conditions d’une véritable rencontre qui peut
permettre de comprendre ce que les gens cherchent à vivre et donc de comprendre ce que nous pouvons faire ensemble pour contribuer à cela, pour les soutenir dans cette
démarche.
Claude Heyberger, qui a travaillé 10 ans au Burkina Faso explique : « Il n'y a
pas de rencontre entre celui qui sait et celui qui ignore, entre celui qui croit savoir et celui qui pense qu'il ignore, entre celui qui a et celui qui demande, entre celui qui a tort et celui
qui a raison…
La rencontre n'est pas une démarche initiale, elle est la condition permanente d'une
relation patiente dans laquelle personne n'impose rien à personne.Dans la rencontre, chacun peut exister dans son savoir, son expérience, sa
pensée, sa fierté. Elle est réciproquement valorisante. Elle doit encourager chacun à être en mesure de poser des gestes pour le bien de ceux qui l'entourent et ainsi contribuer à redonner sens à
sa vie. »[4]
La tentation est forte d’orienter un programme de « développement » dans le sens ou
personnellement nous voulons aller. Mais n’est-ce pas imposer sa propre vision du monde aux autres ? Et donc considérer les personnes vivant dans l’exclusion comme incapables de prendre leur
destin en main, tout comme nous avons déclaré les nations tout juste indépendantes au lendemain de la seconde guerre mondiale incapables de se diriger elle-même ?
Il convient donc de distinguer d’une part nos gestes de la vie quotidienne emprunt de la
manière dont nous voulons le monde de demain et d’autre part l’investissement auprès des personnes vivant dans l’exclusion qui nécessite de se mettre à l’écoute, d’apprendre à leurs cotés et non
d’imposer sa vision du monde.
[1] Sahel : Les paysans dans les marigots de l’aide, Marie Christine Gueneau et Bernard J. Lecomte, L’Harmattan, 1998, p.89
[2] Sahel : Les paysans dans les marigots de l’aide, op. cit. p. 94
[3] Les plus pauvres révélateurs de l’indivisibilité des droits de l’homme, Joseph Wresinski,
Cahier de Baillet, Editions Quart Monde, p.23
[4] Extrait de
l’intervention de Claude Heyberger, qui a travaillé 10 ans au Burkina Faso pour ATD Quart Monde, lors de la conférence à 3A sur le thème : « Les projets de développement, Les
projets humanitaires, qu’en sais tu ? » le 8 mars 2005. Retrouvez l’intégralité de son intervention : http://boribana.over-blog.com/article-185101.html