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22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 23:00
Situation à la Nouvelle Orléans un an et demi après l’ouragan Katrina – de la nécessité de faire de l’humanitaire aux Etats-Unis…
 
Par Sebastien Robert, Ignace Fabiani
 et Martin Tonglet*
 
 
Un an et demi après l'ouragan Katrina et les inondations qui ont suivi, la situation est toujours critique à la Nouvelle Orléans. Les maisons vides moisissent tandis que des familles continuent de vivre dans des caravanes, des logements de fortune, ou même dans la rue.

 
Aujourd’hui, la Nouvelle-Orléans a encore besoin de la présence d'ONG qui aident à reconstruire la ville. Nous - 3 jeunes en train de traverser le continent Américain du Nord au Sud (http://descentedesameriques.over-blog.com) - avons décidé d'aller à la rencontre de cette ville et de ses habitants en travaillant avec une association locale appelé Common Ground (http://www.commongroundrelief.org), constituée d'un noyau de jeunes venus des quatre coins des Etats-Unis et de centaines de volontaires qui viennent pour des périodes plus ou moins courtes de volontariat. En échange de six jours de travail par semaine, l'association nourrit et loge les volontaires dans une ancienne école, abandonnée depuis le passage de Katrina.

 
Des maisons moisies
 
Suite à l'ouragan, d'énormes quantités d'eau ont été déversées dans le lac qui touche la ville et les marais environnants. La pression de l'eau a été si forte que les digues ont explosé, inondant la ville. Pendant près d'un mois, des quartiers entiers sont restés sous les eaux, ce qui laisse imaginer les dégâts sur des maisons faites à 90 % de bois : elles sont complètement moisies et parfois infestées de termites. Suite aux moisissures, l'air y est devenu toxique.
 

Pour qu'elles soit habitables à nouveau, il faut « gutter » les maisons, c'est-à-dire tout enlever, sauf la charpente, afin de pouvoir ensuite les décontaminer. Actuellement, la majorité du travail fait par l'association consiste donc à les vider de toutes les affaires, puis détruire tous les murs intérieurs, sortir tous les débris, les clous, les portes, les lavabos... N'est conservée que l'ossature bois, qui reste utilisable.

 
Le soir, après le travail, tout le monde (entre 100 et 300 volontaires) se retrouve pour manger, regarder un film, écouter une conférence ou même danser.
 
 
Des images de cauchemar
 
En marchant dans certains quartiers de la ville, nous avions du mal à croire ce que nous voyions. Nous sommes aux Etats-unis, le pays le plus riche du monde, défenseur des libertés individuelles, symbole d'un monde de vie fait de droits, de libertés, de confort, de sécurité.
 
Et pourtant, à la Nouvelle-Orléans, c'est la désolation : quartiers fantômes, vides de toute présence humaine ; maisons détruites, en ruines, marquées d'une croix qui indique le nombre de cadavres qu'y ont trouvés les secouristes, marquées par les traces du niveau de l'eau, par la saleté ; eau contaminée, infections ; et puis la police militaire qui sillonne les rues désertes.
 
Beaucoup de questions nous viennent à l’esprit : Les gens ont fui en laissant derrière eux tout ce qu'ils possédaient...  Où sont-ils ? Dans quelles conditions vivent-ils aujourd'hui ? Les maisons en ruines sont toujours là... Pourquoi n'ont-elles pas été rasées ? Pourquoi est-ce que ce sont des jeunes Américains sans moyens qui doivent faire ce travail de leur propre initiative ? Pourquoi le gouvernement américain envoie-t-il plus de 100 000 soldats en Irak mais aucun pour aider à reconstruire la Nouvelle Orléans ? Pourquoi certains logements sociaux qui sont toujours debout, et habitables moyennant quelques travaux, vont-ils être détruits ?
 
Chasse aux pauvres
 
La réalité, c'est que ces gens ont été abandonnés. La réalité, c'est que la ville et l'administration Bush ne souhaite pas les aider, car elle ne souhaite pas leur retour.
 
Si vous demandez à des habitants de la Nouvelle-Orléans ce qu'il se passe dans leur ville depuis l'ouragan, la plupart répondra qu'il s'agit ni plus ni moins d'une véritable épuration ethnique ! L' « ethnie » concernée en l'occurrence, ce sont les pauvres - pour la majorité des Noirs, mais pas uniquement. Cela semble dur à croire, mais l'examen des faits est accablant.
 
— Juste après le cyclone Katrina et l'inondation de la cité, la police militaire a investi la ville avec l'ordre de « tirer pour tuer » sur tout jeune homme noir - potentiellement pilleur. Aucun décompte du nombre de morts par balle durant cette période n'a été établi, mais il s'agirait de plusieurs centaines.
 
— Alors que les habitants des quartiers pauvres - les plus inondés - fuyaient vers des quartiers riches non-inondés, la police militaire en a barré les entrées et tiré sur les personnes qui essayaient de s'y réfugier. Il s'agissait aussi de protéger les riches de potentiels « pilleurs ».
 
— Il a fallu plus de cinq jours pour que les secours se rendent dans les quartiers pauvres. En conséquence, beaucoup d'enfants et de personnes âgées sont morts à cause de la chaleur et de la déshydratation. Rappelons que pendant une semaine, l'eau atteignant plus de trois mètres de haut dans certains endroits, nombre de personnes s'étaient réfugiées sur le toit des maisons, sans eau, sans nourriture, sans soins, sous un soleil torride, avec des températures qui dépassaient les 35 degrés.
 
— Les habitants de la Nouvelle-Orléans qui n'avaient pas les moyens d'aller rejoindre de la famille ailleurs ont été envoyés aux quatre coins des Etats-Unis. Dans la panique générale, des familles ont été divisées sans pitié. Aujourd'hui rien n'est fait pour que ces gens puissent se retrouver et rentrer chez eux.
— Alors que la Nouvelle-Orléans comptait près de 450 000 habitants avant Katrina dont trois quarts de Noirs, aujourd'hui la population est d'environ 180 000 habitants dont seulement un quart de Noirs.
 
— Les quartiers reconstruits le plus rapidement sont les quartiers riches. La ville a même décidé que beaucoup de logements sociaux - dont certains qui n'ont pas été abîmés pendant l'inondation - seraient détruits prochainement, et les terrains vendus à des entrepreneurs privés qui construiront à la place de nouveaux logements privés, trop chers pour permettre le retour des anciens habitants.
 
« Nettoyer » la ville
 
En réalité, pour beaucoup de décideurs - économiques et politiques - américains, Katrina a été l'occasion de vider la ville de ses pauvres et de sa population noire (souvent les mêmes). C'est ainsi qu'un leader républicain louisianais confiait à des affairistes de Washington : « Enfin, les cités de La Nouvelle-Orléans ont été nettoyées. Ce que nous n'avons pas su faire, Dieu s'en est chargé » !(1) Katrina a permis de faire grimper l'immobilier, d'investir dans les nouvelles entreprises en reconstruction de la Nouvelle-Orléans... Pour une ville plus riche, plus blanche, plus rentable, plus attractive pour les investisseurs et dominée par le secteur privé... Pour une ville sans solidarité, sans justice, vidée de ses anciens habitants chassés par l'ouragan Katrina et par le capitalisme dans son visage le plus brut. C'est ce qu'on appelle le « capitalisme de catastrophe »(2).
 
Il ne s'agit pas ici de faire une simple tirade anti-capitaliste, mais simplement de constater la réalité qui est dure et cruelle pour toutes ces familles sans logement et sans perspective.
 
En voyant tout ce qui se passe ici, en écoutant les témoignages de ces familles sans logement et sans perspectives, les larmes nous montent aux yeux. Une fois de plus, les êtres humains sont écrasés, niés, au profit de l'argent. Une fois de plus, on ne cherche pas à supprimer la pauvreté mais à supprimer les pauvres.
 
Heureusement, dans ce désastre, nous avons rencontré à la Nouvelle Orléans des êtres humains qui se lèvent et se battent ensemble pour avoir le droit de retourner vivre dans leurs quartiers, et plus globalement pour avoir le droit au respect d'eux-mêmes, de leur famille et de leur dignité.
 
Nous devons soutenir ces familles dans leur combat. L’histoire n’est pas terminée.
 
 
 
* Sebastien Robert, Ignace Fabiani et Martin Tonglet sont actuellement plongés dans une rencontre avec les habitants du continent Américain en voyageant de Montréal au Canada jusqu’à Buenos Aires en Argentine. Pour plus d’informations sur leur voyage peu ordinaire voir leur blog : http://descentedesameriques.over-blog.com
 
Notes :
1. Propos du congressiste Richard Baker (Baton Rouge), cité par le Wall Street Journal, New York, 9 septembre 2005.
2.  Cf Le capitalisme de catastrophe, livre de Naomie Klein à paraître en France en 2007. Et aussi Capitalisme et catastrophe, 1979, titre d'une thèse de doctorat de Rousseas Stephen. 

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Published by Sebigma - dans Développement
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