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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 17:13

Présentation du Sommet Citoyen sur les Migrations intitulé "Des ponts pas des murs", qui a eu lieu les 17 et 18 octobre 2008 à l'initiative de plus de 300 organisations.

Ce film montre la tentative de citoyens et de représentant d'associations de proposer d'autres politiques migratoires que celles proposées par nos états.
A voir !


Desponts, pas des murs
envoyé par association_anthelie


"Préoccupées par le caractère essentiellement sécuritaire du traitement des flux migratoires, entraînant des milliers de morts, et par les choix économiques mis en œuvre qui maintiennent le continent africain en marge du développement, des organisations de la société civile du Nord et du Sud ont décidé d’organiser un sommet citoyen sur les migrations, les 17 et 18 octobre prochains à Paris."
voir : http://www.despontspasdesmurs.org


Plus de vidéos sur :  http://www.dailymotion.com/association_anthelie

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17 janvier 2008 4 17 /01 /janvier /2008 05:39
Le responsable d’une ONG travaillant dans un pays du Sud disait récemment : « Pour un occidental qui part plein d'enthousiasme participer à un projet de développement  au Sud, dix occidentaux y sont déjà et font des dégâts qui nécessiteraient des milliers de projets de développement pour y remédier. Pire, parmi ces occidentaux qui partent plein d'enthousiasme et de belles intentions, la majorité fera, par inexpérience, manque de maturité ou pure bêtise, l'inverse de ce qu'il faudrait faire, et sûrement plus de dégâts que si elle n'était pas venue. »
 
Regardons cela d’un peu plus près.
 
 
Voici un extrait d’un article d’Odon Vallet, paru dans le journal La Croix qui illustre bien les absurdités de certaines démarches entreprises par des jeunes qui veulent « aider » les « pauvres pays du Sud » :
 
« La truelle et le crayon »
 
« Avec l’été voici le retour des voyages humanitaires, versions ethnologiques des safaris photos. En un mois, des jeunes croient pouvoir découvrir et secourir des populations inconnues et des civilisations ignorées. Ils vont aider des gens dont ils ne parlent pas la langue et méconnaissent les mœurs. Les résultats sont consternants. Tel groupe d’étudiants construit une école au Vietnam alors que pas un ne sait manier la truelle : les murs ne tiennent pas debout. Tel autre va lutter contre le sida en Afrique avec des affichettes représentant des phallus géants : il scandalise la population. Tel autre encore fait du soutien scolaire au Togo pendant les vacances d’été : les lycéens togolais étant aux champs pour gagner un peu d’argent, les tuteurs français ne soutiennent pas grand monde. Et avec le prix d’un seul billet d’avion aller retour Paris – Lomé, on peut faire vivre quatre élèves africains pendant un an.

Certains de ces jeunes amènent du matériel scolaire inutile ou mal adapté qu’il aurait été moins coûteux d’acheter sur place. D’autres offrent des cédéroms à des écoles qui n’ont même pas l’électricité. (…)
 
Il serait dommage de décevoir l’altruisme des jeunes, mais il serait tout aussi regrettable de gaspiller leurs ardeurs par des efforts inutiles et de dilapider leur enthousiasme par des gestes inefficaces. »
 
Sûrement peut-on trouver cet article un peu caricatural, mais il a le mérite de nous mettre face à une situation qui pose véritablement problème dans de nombreux pays du Sud.
 
En effet, n’est-il pas nécessaire de comprendre et d’accepter que ce n’est pas en partant 3 semaines ou un mois dans un pays « pauvre » que nous allons changer la face du monde, ni même aider qui que se soit si ce n’est soi même. Il serait même important de se rendre compte que dans 90% des cas, ces « voyages humanitaires » peuvent s’avérer totalement inutiles, voir même contreproductifs.
 
Pourtant l’idée d’aller à la rencontre de l’autre n’est pas négative en soi… Seulement il faudrait chercher à repenser la plupart de ces « camps chantiers » ou autre voyage humanitaire pour qu’ils deviennent de véritables moments d’échanges et d’enrichissement mutuels.
 

Finalement, il s’agit de sortir d’une logique d’assistance pour rentrer dans une logique d’échange.
 
 
 
Illustrons par un exemple concret les effets négatifs que peut avoir un projet qui partait pourtant avec les meilleures intentions du monde.
 
Problème repéré par une ONG française dans un petit village au Burkina : les enfants du village doivent marcher pendant 1h30 pour aller à l’école.
 
Solution proposée : l’ONG a décidé d’offrir un vélo à chaque enfant du village pour qu’il puisse aller à l’école plus rapidement. En plus cette solution rentre dans la mode du « développement durable » puisqu’elle est à la fois simple et écologique.
 
Résultat à court terme : Les enfants ne mettent plus que 30 minutes pour aller à l’école !
 
Résultat à moyen terme : Les vélos commencent petit à petit à s’abîmer. Les villageois ne disposant pas suffisamment de pièces de rechange ils sont dans l’impossibilité de réparer les vélos.
 
 
Le constat pourrait s’arrêter là et il serait très classique dans le monde des projets de développement : « un coup d’épée dans l’eau ». Une ONG a voulu bien faire, mais elle n’a pas été au bout de son projet. Tant pis, ce projet n’aura servi à rien…
 
Mais le problème c’est qu’il n’a pas servi à rien, il a servi, mais pour faire du « mal ».
 
Résultat à long terme : Non seulement les villageois se sont retrouvés sans vélo mais en plus ils ont été humiliés. En effet certains des villageois se sont dit après coup : « On doit vraiment être cons, puisque des gens sont venus de loin pour nous aider et que nous n’avons même pas été capables d’entretenir le matériel qu’ils nous ont donné... on est des moins que rien… ».
 
En effet le fait d’être obligé de recevoir l’aide de quelqu’un est toujours un peu humiliant, mais le fait de ne pas réussir à se servir de cette aide l’est encore plus.
 
Quand on cherche à creuser plus profond on s’aperçoit donc de la possible perversité « inconsciente » de ce genre de projet.
 
En effet la prochaine association qui va venir faire un projet dans ce village va se trouver face à des personnes très réticentes, voir ouvertement hostiles, car elles n’auront pas envie de « se faire avoir » une nouvelle fois. Pendant ce temps dans un processus d’inversement de la réalité devenu classique dans les relations Nord-Sud, les membres de l’association risquent de se dire, « mais c’est quand même incroyable, ces gens ne veulent même pas qu’on les aide ! »
 
Parfois il vaut mieux ne rien faire que de mal faire… C’est pour cela qu’il nous paraît aussi fondamental de prendre un vrai temps de réflexion et de rencontre avant de monter un projet.

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Published by BoriBana - dans Développement
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16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 10:18

Compte-rendu de rencontres entre étudiants sur le Développement  

 

Lyon, Novembre 2005

 

 

Suite à l'écriture d'un dossier intitulé "Le développement qu'en sais tu ?" nous avons animé 3 rencontres avec des étudiants Lyonnais autour de ce thème. Nous avons décidé à travers le présent document de faire un compte-rendu unique de ces trois différentes rencontres. Les idées exprimées ici sont donc le fruit de la pensée collective d'une quarantaine d'étudiants sur ce sujet.

 

 

 

 

             I.      Pourquoi voulons nous partir "aider", "développer",… les pays du Sud ?

 

C'est avant tout un choix personnel. Une envie de rencontre. Nous avons envie de participer à construire un monde plus en adéquation avec nos aspirations profondes de justice et d'égalité.

 

Il y a bien sûr aussi une part de déculpabilisation. Nous savons que l'occident, est en partie à l'origine de la situation catastrophique actuelle.

 

 

 

Cependant, la notion de responsabilité est à prendre en compte au jour le jour, à travers notre savoir-être, notre comportement de consommateur, de citoyen. Tout peut être remis en question dès que l’on considère l’impact sur ceux qui subissent notre mode de vie en Occident et ailleurs.

 

Chacun à besoin de se sentir estimé par les autres. Nous voulons montrer que nous faisons du "bien". Mais le montrer à qui ? à notre famille, nos amis ? à ceux que l’on prétend aider ? 

 

Fondamentalement la notion qui revient le plus souvent pour expliquer nos motivations de départ, c'est la quête "d'utilité". Chacun d'entre nous a besoins de donner un sens à ses actions. En travaillant dans le domaine du "développement" nous avons l'impression que nous allons enfin être "utiles". 

 

Acte désintéressé n'existe pas, nous voulons "aider" d'abord parce que cela nous fait plaisir. N'est-ce pas normal de vouloir faire quelque chose où on "s'éclate" ?  

 

Vouloir partir "aider" c'est donc à la fois un besoin personnel et une envie.


 

 

 

Ø      Pourquoi partir aider si loin de chez soi alors qu'il y a des personnes qui vivent dans des situations très difficiles à côté de chez nous ?

 

Recherche d'une rencontre interculturelle. Recherche de l'exotisme. Vianney étudiant en 4ième année à l’Ecole 3A, qui revient d’un stage en Colombie parle de « l’envie de découvrir d'autres modes de vie, de pensées ».

 

Pourtant reprend Timothée lui aussi étudiant en 4ième année à 3A : « il est possible de partir pas très loin d’ici et de se prendre une bonne claque ! »

 

Souvent nous avons envie de partir pour AGIR, mais est-ce vraiment le plus important ? Ne faudrait-il pas d'abord chercher à changer notre regard sur les pays du Sud, sur ceux qui vivent dans la grande pauvreté et finalement sur nous même ?

 

Ø      Quelle est notre place dans le système de coopération, de projets de développement ?

Que faire pour ne pas travailler à la place des gens ? Quel rôle pouvons nous jouer sans écraser les personnes qui essaye déjà de monter des projets dans leur pays ?

 

Peut être pouvons nous faire le lien entre les bailleurs de fonds du Nord et les projets au Sud. Chercher à apporter une éthique à la coopération pour éviter que les financements soient dépensés de manières inutiles en clim, 4/4,…

Peut être pouvons nous aussi apporter un appuie méthodologique et aider les personnes à l'origine du projet à prendre du recul par rapport à leur projet.

 

 

 

 

Autant il est nécessaire de s’interroger sur les pratiques des organismes de «développement », autant la confrontation des cultures est un aspect positif que permet la mondialisation. Cette affirmation nécessite pourtant qu’aucune culture ne se prétende supérieure à une autre. Mais n’est-ce pas difficile dans un monde où la pensée dominante réside dans l’apparente « modernité » de l’occident en opposition à la fameuse « tradition » séculaire des pays que l’on dit en « développement » ?

  

 

 

 

Ø      Quelle légitimité pour aller "monter" des projets dans les pays du Sud ?

 

Grégoire de l'ENTPE (Ecole Nationale des Travaux Publics de l'Etat à Vaux en Velin) qui revient d’un stage au Mali, s'interroge : "Finalement n'est-on pas les moins biens placés pour agir dans le monde du développement ? Quel est notre légitimité ?"

 

 

 

 

Ousmane qui a travaillé 8 ans au Niger et est aujourd'hui étudiant au CIEDEL refuse cette vision réductrice. Pour lui personne n'a de légitimité naturelle à lutter contre la misère si ce n'est celui qui la vie. Pour les autres la légitimité naît de la question "pour qui je travaille ?". L'important c'est de discuter avec chacun et de chercher à trouver la "traduction commune", c'est-à-dire les points fondamentaux sur lesquels se retrouve la communauté et ce qu'elle a envie de bâtir ensemble. C'est la mutualisation des idées de chacun qui va permettre la "traduction commune".

 

 

 

 

Si un africain venait en France et nous disait "Je pense que vous êtes socialement sous-développés, la preuve en est que vous mettez vos propres parents dans des prisons appelées gentiment "maison de retraire". Je viens donc vous expliquer comment vous devriez faire."


 

 

 

 Qui serait d'accord pour l'écouter ?


 

 

 

Peut être qu'avant de vouloir tant aider les uns et les autres il faudrait déjà essayer de se comprendre mutuellement. Ousmane renchérit dans cette direction : Le problème c'est que la plupart des occidentaux ont en tête leur fameux "devoir de solidarité". Jusqu'à quand ?


 

 

 

Pour avancer il faut mettre tout cela de côté et chercher à s'aborder sur un pied d'égalité. 

 

 

          II.      Interroger les concepts

 

 

 

 

Ø      Sur l'Histoire du développement

Comme tous les concepts, la définition du "développement" est en elle-même un enjeu de lutte. Chacun définie un concept en fonction de ce qu'il veut en faire. La majorité, ou la plutôt la minorité dominante à décidé de penser le "développement" en terme unilinéaire. Celui-ci est devenue à la fois une mode et un modèle.

 

 

 

Pourtant comme le souligne une nouvelle fois Ousmane, "chez nous le développement est mort. A la limite nous pouvons parler de "développement locale" afin de chercher à redonner un sens à ce que nous faisons."

 

 

 

 

En fait le "développement locale" n'est rien d'autre qu'un "développement contextualisé", c'est-à-dire associé à un territoire, un groupe d'acteurs et donc un ensemble d'actions qui en découlent.

 

 

 

Ø       Sur la pauvreté

Il apparaît aussi au fil des discussions que la notion de pauvreté est relative. Chaque culture aura sa propre définition/vision de ce que c'est d'être pauvre.

Par exemple chaque culture ne voit pas le mendiant de la même manière.

 

 

Florent en 2ième année à 3A, rappelait qu’il faut faire la distinction entre la « pauvreté relative » et la « pauvreté absolue ». La pauvreté n’est pas uniforme.

 

 

Les personnes qui vivent dans une situation de précarité répondent-ils à la classification faite par Maslow et sa pyramide des besoins ?

Il semble qu’au delà de besoins matériels, ce qu’il y a de fondamental en chacun de nous c’est de se sentir digne.

 

Audrey en 3ième année à 3A, a proposée un exemple pour illustrer cette idée :

« Nous avons tous cette image du clochard dans la rue ou dans le métro. Logiquement selon la hiérarchie des besoins définie par la pyramide de Maslow il devrait d’abord vouloir se nourrir. Or, manifestement il préfère s’acheter une bouteille qui lui permettra de s’évader, de fuir le regard méprisant des autres plutôt que de s’acheter à manger. »

 

 

 

 

Ce « paradoxe » révèle parfaitement l’intérêt de questionner la notion de « besoins primaires ».  

 

        III.      Quels enseignements tirer de nos expériences passées ?

 

 

Ø      Même si on veut s'adapter au mode de vie de la population locale, on reste occidentale.

Parfois les habitants des pays dans lesquels on travail s’étonnent du fait qu’on veuille vivre « comme eux ». Audrey, étudiante à l’école 3A, remarque que souvent les gens lui faisaient comprendre en Chine : "Montre moi comment tu es différente ?"


 

 

 

Ne doit-on pas aussi "rester qui on est ? " Comment s’adapter à une population, à un pays sans pour autant s’oublier ?

 

 

 

Comme toujours il n’y a pas de réponse unique, mais simplement des équilibres à chercher.


L'occidental est généralement vu comme un portefeuille ambulant, mais cela ne tient qu'à nous de montrer une image différente.


Dans un sens le simple fait d'aller se plonger de manière relativement courte dans une autre culture n'est-il pas un problème ? Cela modifie le rapport à l'autre, à l'étranger… cela influence directement la vie des personnes que l'on rencontre. Dans quelles conditions partir ?

 

 

 

 

 

Peut-on vraiment parler de "rencontre" quand c'est toujours les mêmes qui voyagent et les autres qui se font "visiter" ? Il s'agit d'un choix unilatéral donc forcément inégalitaire.

 

 

 

 

Ø      Comment être "efficace" ?

N'est-ce pas justement cette notion d'efficacité qui nous empêche de pouvoir réellement rencontrer l'autre?

 

 

 

Nous sommes sans cesse pris dans le dilemme : "prendre du temps pour comprendre les gens" et "ne pas perdre de temps". 

 

Quand nous n'agissons pas au sens occidental du terme (car pour beaucoup la rencontre est déjà une action) alors nous nous sentons frustrés et nous avons l'impression de "perdre notre temps".  

 

 

 

Ø      On ne peut pas "développer quelqu'un". On doit partir des initiatives de chacun et bâtir à partir de là.

Ousmane qui à travaillé 8 ans au Niger nous dit : "En ce qui concerne le développement, personne ne peut prétendre connaître tout. On croit connaître, mais on ne connaît que ce qu'on connaît. Il est donc nécessaire de mutualiser toutes les expériences et réflexions en la matière."

 

 

 

Sylvain étudiant à 3A, qui revient d’un an au Togo insiste, "il n'y à rien à entreprendre sur place. Il y a déjà beaucoup de personnes locales qui entreprennent, il faut soutenir leurs initiatives, leurs projets."

 

 

 

Il s'agit de mettre ses compétences au service de projets locaux.

 

 

 

Ousmane nous raconte un exemple de projet :  

 

Au Burkina dans un village l'événement le plus populaire est le match de foot du dimanche. Au début les joueurs jouent avec un "ballon sachet" fait à partir de tissus et de sac plastiques. Puis ils obtiennent un ballon en cuir. Le jour où ce ballon crève, les joueurs sont très déçus. Ils ne veulent pas revenir à leur "ballon sachet", ils veulent obtenir un nouveau ballon en cuir. C'est ce qu'on appelle le "contexte évolutif" Personne de revenir en arrière quand il découvre un nouveau mode de vie.

 

Afin de pouvoir s'acheter des nouveaux ballons les joueurs de l'équipe décident de faire du maréchage tous ensemble. Ils arrivent ainsi à se payer pleins de nouveaux ballons.

 

Forts de cette solidarité renforcée entre les jeunes de l'équipe ils décident de se réunir après chaque match pour réfléchir ensemble aux problèmes du village et voir ce qu'ils peuvent proposer comme solutions.

 

 

 

Ce qui est fondamentale c'est de développer sa capacité d'être à l'écoute.  

 

Ousmane nous interroge: "Pourquoi avons-nous une bouche et deux oreilles ?"

 

Parce que c'est deux fois plus difficile d'écouter que de parler. Quand quelqu'un parle, on n'écoute qu'à moitié car on est déjà entrain de penser à ce qu'on va lui répondre.

 

 

 

 

Ø      Comment ne pas détruire les initiatives déjà existantes ?

Bien que l'on ne s'en rende pas forcément compte au premier abord les premières personnes à résister contre la misère sont ceux qui la vivent. Ils ne nous ont pas attendus pour développer des projets et des "ruses anonymes" pour essayer d'améliorer leurs conditions de vie.

 

 

 

 

Il est donc très important de faire attention de ne pas détruire les initiatives déjà existantes avec nos "nouveaux projets".

  

 

 

Vouloir entreprendre une action sans prendre le temps de comprendre l'environnement au sens large des personnes avec qui l'on souhaite travailler est dangereux. Chaque action que l'on entreprend doit intégrer la question : "Quel impact cette action aura-t-elle sur la communauté ?"

 

 

 

Un membre d'une ONG qui travaille avec des familles très pauvres nous a raconté un exemple qui illustre très bien cette difficulté :

 

Ainsi à Madrid une rencontre était organisée entre des responsables l'Union Européenne et des personnes vivant dans la grande pauvreté. Ces dernières n’étaient que quelques unes, mais elles étaient là pour représenter l'ensemble de leur communauté qui connaît les mêmes difficultés de vie.

 

Une femme de Madrid prend donc son exemple personnel pour expliquer la difficulté de vivre sans l'eau courante depuis plusieurs années.

 

En entendant son histoire une personne de l'UE lui dit, "vous inquiétez pas, nous allons voir ce que nous pouvons faire pour que vous ayez l'eau courante".

 

Pourtant cette femme n'était pas venue quémander la possibilité d'avoir de l'eau mais expliquer les conditions de vie qui existait dans son quartier et réfléchir avec les membres de l'Union Européenne comment les plus pauvres pouvaient êtres des acteurs à part entière.

 

En même temps cela faisait tellement longtemps qu'elle se battait pour avoir de l'eau que bien sûr elle a accepté l'aide de l'UE pour elle-même.

 

Mais quelle est la conséquence ?

 

Au lieu d'être vu comme la femme qui a eu le courage de prendre la parole pour défendre sa communauté elle va être vu comme celle qui a réussi à être "aidé". Elle risque donc de se faire en partie "rejeter" par les autres membres de la communauté.

 

En effet les voisins qui la soutenait déjà par milles petits gestes vont se dire, puisqu'elle à des gens qui viennent de l'extérieur pour l'aider, elle n'a pas besoin de nous".

 

 

 

Grégoire étudiant à l’ENTPE qui revient d’un stage au Mali, veut insister sur l'impact des projets, de nos actions. "On ne se rend pas compte de l'enjeux pour les personnes locales. Pour nous quoiqu'il se passe - de positif ou de négatif – cela change très peu, pour eux cela change beaucoup. "

 

 

 

Olivier qui a travaillé 14 ans dans des ONG au Mali insiste sur le fait " qu'il faut arrêter de réfléchir à la pace des bénéficiaires".

 

 

 

Les acteurs du terrain doivent se demander en permanence "pour qui je travaille ?".  

 

 

 

 

On parle souvent de "participation de la population" dans les projets. En fait il ne s'agit pas de savoir jusqu'à où doivent participer la population dans un projet, mais au contraire, jusqu'où doivent participer les personnes/acteurs extérieurs ?

 

 

 

 

 

Avant d'entreprendre un projet il est important de chercher à comprendre le jeu des différents acteurs. Chaque acteur a sa propre logique.

 

 

 

Pour réussir à avoir la confiance de la population il faut réussir à s'intégrer, à s'adapter.

 

 

 

Ø      Concernant l’idée de « projets »

Ousmane toujours : " le "projet" est l'outil le plus médiocre qui existe, car il privilégie la discrimination : on ne fait jamais des projets avec la communauté dans son ensemble. En même temps on ne peut pas s'en passer."

 

 

 

" Le projet c'est comme un couteau à double tranchant. Mais fondamentalement cela reste un outil, ce n'est pas une fin en soi. Il ne faut donc pas le "fétichiser"."

 

Si on veut réellement qu'un projet se développe avec la population concernée, il ne faut pas être trop rigide et être prêt à s'adapter continuellement aux réalités du terrain. Il faut aller pas à pas pour que même les plus "fatigués" aient le temps de participer à l'élaboration et à la réalisation du projet. Olivier explique "Un projet ce n'est pas une bible qui te dis "il faut forcément faire comme ça"." Sans une capacité de remise en question du projet, de ses objectifs, on court à l'échec.  

 

 

 

 

Ø      Bien que cela apparaisse comme impossible, et probablement pas souhaitable d'établir une méthodologie unique, nous avons essayé ensemble de relever ce que serait certains des ingrédients d'un "bon" projet de développement :

 

 

 

-         Ne pas arriver en "sauveur" avec un projet tout fait

 

-         Aller à la rencontre des dynamiques locales

 

-         Accepter d'être "inutile" au sens occidental du terme

 

-         Etre prêt à donner mais aussi à recevoir

 

-         Toujours réfléchir aux conséquences de nos actions sur la communauté

 

-         S'engager dans la durée avec les personnes vivant dans des situations difficiles

 

-         Chercher à comprendre quels réseaux de solidarité existent déjà

 

-         Chercher à appréhender l'environnement au sens large

 

-         Etre prêt à définir puis à revoir nos objectifs au fur et à mesure

 

 

 

 

Au cours de ces échanges, des questions ont été posées sans que quiconque puisse apporter des éléments de réponse. Voici donc quelques questions qui pourraient servir à alimenter un prochain débat :

 

-         Comment se situer en tant qu’homme ou que femme dans un projet de « développement » au Sud ?

 

-         Comment la culture peut elle être un moteur du développement plus qu’une barrière ?

 

-         Ne va-t-on pas chercher le trésor perdu, à savoir la spiritualité, la sagesse, un autre rythme de vie en voulant travailler dans des pays du Sud ?

 

-         Quelles peuvent être les conséquences du tourisme de masse sur les populations qui y sont confrontées ?

 

 

 

 

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16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 05:22
Jusque dans les années 70, la société ladakhie était une société emprunte de relations humaines fortes entre les habitants de la région. Cette société a certainement aussi fabriqué des mécanismes d’exclusion ce qui est propre à chaque société. Cependant, les gens vivaient ensemble dans des villages une vie où chacun avait sa place, son utilité, tous étant au service de la communauté. Vie laborieuse aussi, bien sûr, mais où le dénuement matériel n'était pas signe de misère ni d'isolement, où la famine n'existait pas, où le travail n'était pas une aliénation. Les êtres humains se sentaient respectés et fiers d’être ladakhie.
 

 
A partir des années 70, le Ladakh va « s’ouvrir au monde ». Sans verser dans un manichéisme excessif ou simplificateur, nous nous apercevons que petit à petit, le tourisme, l’influence occidentale et le modernisme vont bouleverser les repères et les mentalités. Pas à pas, le processus de "développement" va s'accompagner d'une montée du sentiment d'infériorité chez les "sous-développées" et d'un rejet de leur propre culture. Nous nous apercevons alors que la pauvreté peut prendre plusieurs visages : celle du dénuement matériel, qui était autrefois bien vécu au Ladakh, et celle de la misère sociale, liée à un complexe d'infériorité, qui ravage aujourd'hui la société ladakhie.
 
Loin d’être figée, la société ladakhie avait trouvé un équilibre qui faisait de l’Homme un outil au service de la communauté. Cet équilibre résidait dans l’accumulation de l’expérience acquise par les anciens. La confrontation avec la logique d’accumulation propre au « développement » a fait voler en éclats des siècles d’accumulation de savoirs.
 
En effet, avant l’ouverture au monde « Occidental » et à la société de consommation des années 70, il n’y avait pas de « chômage » au Ladakh, personne ne vivait dans la rue, les jeunes n’avaient pas honte d’être ladakhie… Aujourd’hui le chômage et les personnes sans domicile sont en constante expansion…[1]
 
Majid Rahnema explique très bien ce phénomène.
« Avec le développement, la diffusion des besoins socialement fabriqués s’accélère. Le poids des médias, du tourisme de masse, et la pression exercée par le modèle occidental, imposent une véritable domination symbolique et donc une volonté d’accession à la consommation. Certains pourront y accéder certes, mais d’autres en seront exclus et ceux-là connaîtront la misère. Misère matérielle d’abord, mais aussi, puisque les autres s’écarteront d’eux pour rentrer dans des logiques de consommation et d’accumulation, misère sociale.
 
C’est ainsi que l’exclusion économique s’accompagnera ensuite d’une misère sociale, relationnelle, puisque ces personnes se verront mises à l’écart du train du développement pris par ceux qui auront su et voulu s’adapter au modèle proposé par l’occident. Le développement a créé de la richesse pour quelques uns et a transformé la pauvreté de la majorité en misère généralisée. »[2]
 
A travers cet exemple, il ne s’agit évidemment pas de prôner le renfermement sur soi, ou de faire écho au mythe du « bon sauvage » qui veut que les sociétés dites traditionnelles (cette notion étant elle-même complètement questionnable, voir dénué de sens) étaient toutes des sociétés heureuses.
 
Il s’agit simplement de prendre conscience que le « développement » n’est pas forcément une bonne chose et que ce processus peut s’avérer très négatif pour les populations qui le vivent. Il convient donc de s’interroger sur le type de développement que nous voulons. Ou plutôt il convient de permettre à chaque peuple, chaque pays et chaque personne de décider de la manière dont il voudrait chercher à « mieux-vivre ».
 
Comme le souligne l’auteur Malien Amadou Hampaté Ba :
« Nous ne tenons nullement à maintenir de façon stationnaire des cultures traditionnelles ; tout n’est pas bon à retenir. Tout ce qui vient de l’occident n’est pas non plus à rejeter. Nous voulons que nos cultures avancent dans la continuité de leurs valeurs fondamentales et de leur histoire. C’est ce que j’appelle s’ouvrir sur l‘avenir sans perdre le passé. »[3]


[1]Pour plus d’information sur cette exemple voir le livre d’Helena Norberg-Hodge, « Quand le développement crée la pauvreté : l'exemple du Ladakh ».
[2]L’argumentation de Majid Rahnema est reprise par Florence Rodhain et Claude Llena dans un article intitulé Changer les mots à défaut de changer les choses ? - Le Développement peut-il être durable ?
[3] Extrait du travail de préparation au séminaire « L’extrême pauvreté et l’exclusion en Afrique » organisé en 1982 par ATD Quart Monde

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15 janvier 2008 2 15 /01 /janvier /2008 19:34

Réflexions préalables au départ
 
 

Depuis mon entrée au sein de l’Ecole 3A (www.ecole3a.edu) à Lyon, une école qui mélange le commerce et le développement et se tourne principalement vers les « 3A » : Afrique, Amérique du Sud et Asie, les questions sur le sens de partir faire de l’humanitaire ou travailler sur des projets de développement n’ont cessés d’augmenter.

 

Ces réflexions m’ont progressivement mieux fait comprendre pourquoi pour mon stage de fin d’étude, je voulais faire quelque chose de différent des stages que j’avais fait précédemment (en ONG et en Entreprise). Je commençais à sentir de manière diffuse que bien souvent, en voulant occuper un poste à responsabilité, je passais à côté de l’essentiel, c’est-à-dire de la rencontre avec ceux que je prétendais « aider ». L’idée même d’ « aider » me devenait de plus en plus insupportable. En ouvrant petit à petit mes yeux restés grand fermés, je me suis aperçus que beaucoup de projets qui voulaient « aider » et « améliorer la vie des gens » faisaient plus de mal que de bien. Pourquoi ? Car la majorité des ces projets n’avaient pas pris le temps de s’élaborer avec les personnes les plus concernées, les fameux « bénéficiaires » !

 
Gandhi disait :

« Tous ce que vous faites sans moi, vous le faites contre moi. »

 

La rencontre entres ces réflexions et mon attrait pour le Rwanda, m’a donné l’envie d’y partir vivre en contact avec ceux qui sont les premiers à lutter contre la pauvreté au jour le jour, c'est-à-dire, ceux là même qui la vivent. Il me semblais qu'avant de vouloir “faire”, il fallait prendre le temps de “comprendre” et donc d'apprendre. Avec un ami, également étudiant à l’Ecole 3A nous avons donc décidé de chercher une structure au Rwanda qui pouvait nous accueillir.

 

Ces recherches nous ont permis de faire la connaissance du CPAJ (http://cpaj.over-blog.org), un centre qui accueil des enfants et des jeunes qui vivent dans la rue à Kigali, la capitale du Rwanda. Avec notre envie d’être proche de personnes vivant dans des situations très difficiles nous avons été séduit par ce projet.

 

Ce centre a pour but d’accompagner des enfants qui traînent dans la rue sur le chemin d’une réintégration familiale, scolaire, professionnelle et citoyenne et ainsi que de les aider à retrouver une place dans leur communauté.

 

Pour lire des témoignages de vie de ces jeunes vous pouvez aller sur :

- Jean de Dieu Akumuntu, 24 ans, un des premiers jeunes rencontré par le CPAJ, aujourd'hui designer de vêtement

 

- Marie Louise Nigena, 17 ans

 

- Jean Claude Ntahobari, 17 ans


 
  


Les activités avec les jeunes
 

Ce qui fondait ma démarche au Rwanda c’était l’idée que dans un projet de développement, l'important n'est pas de vouloir développer l’autre à partir d’un manque chez lui, mais de se rendre disponible et d'offrir à l’autre cette rencontre, cette écoute et cette reconnaissance.

 

Pour moi la rencontre est déjà une activité en soi. A travers ce stage au Rwanda, je n’avais pas la prétention de changer la vie de quiconque si ce n'est peut-être la mienne. Les gens que j’ai rencontrés au Rwanda – occidentaux ou rwandais – qui travaillent souvent dans des ONG, étaient surpris par mon manque apparent d'ambition... Pourtant, j’avais l'ambition la plus haute qui soit : être heureux et partager mon bonheur avec les personnes qui m’entouraient, en l'occurrence, les jeunes avec lesquelles je vivais.

 

A notre arrivée au CPAJ nous avons pris le temps de sentir ce que l’équipe encadrante souhaitait que nous fassions tout en insistant sur le fait que notre envie première était de vivre avec les jeunes.


Les cours de français

Dans un premier temps donc, ils nous ont proposé de donner des cours de français aux étudiants qui suivaient les formations professionnelles de couture et de coiffure. Nous nous sommes mis d’accord pour prendre chaque classe pendant 1h30 deux fois par semaine.
 
 

Quels étaient les objectifs de ces cours ?

 

Dès le départ nous avons tenu à insister auprès de jeunes pour que ces cours se fassent de manière dynamique et qu’ils soient basés sur deux principes :

  • La réciprocité : nous leurs enseignerions le français et eux nous enseigneraient le kinyarwanda.
  • L’oralité : conscient de la difficulté d’apprendre le français nous avons entièrement tourné notre enseignement vers le dialogue.
 

Quel bilan tirons nous de ces cours ?

 

Nous ne sommes pas satisfait des cours de français. En effet, nous avons rapidement senti que la motivation des jeunes n’était pas au rendez-vous. Sûrement en partie à cause de notre piètre qualité de professeurs, mais aussi à cause de la difficulté de la langue, les étudiants n’ont jamais montré un grand enthousiasme pour apprendre le français.

 

Les ateliers pains

En partant au Rwanda nous n’avions jamais imaginé que notre activité principale allait tournée autour du pain. Le hasard a voulu que le CPAJ soit parfaitement équipé pour faire du pain, car il y avait auparavant une formation professionnelle en boulangerie fermée il y a deux ans. Par ailleurs, nous avions pris en France depuis un an l’habitude de faire notre propre pain à la main.
 

Observant le désœuvrement des jeunes « nouveaux » : des enfants rencontrés récemment dans la rue, qui n’avaient pas encore réintégré l’école primaire ou une formation professionnelle et qui passent leur journée au CPAJ sans activités précises, nous leur avons proposé de faire du pain deux fois par semaine.

 



Quels étaient les objectifs de ces ateliers pains ?

 
  • Occuper les jeunes
  • Leur apprendre à faire le pain et des beignets ce qui leur serait toujours utile pour plus tard
  • Nourrir les 120 enfants qui mangent dans le centre le midi
  • Développer la fierté des jeunes et la confiance en eux : non seulement ils sont capables de faire du bon pains tous seuls, mais ils sont capables de nourrir tous les autres enfants qui viennent manger au centre, alors que bien souvent ils sont considérés comme des bons à rien.
Un pain tout chaud sortit du four - rustique -, sous l’oeil attentif et fier des petits boulangers.


Quel bilan tirons nous de ces ateliers pains ?

 

Le bilan est globalement très positif. Les enfants et les jeunes de la formation professionnelle étaient très contents d’apprendre à faire le pain et les beignets.

 

Par ailleurs pour des enfants qui mangent tous les midis de la pâte de maïs avec des haricots, il était très goûteux de voir leur repas régulièrement agrémenté de pain et de beignets.

Aujourd’hui les jeunes maîtrisent le savoir-faire du boulanger.

 

L'essentiel : la vie partagée avec les jeunes

Il est essentiel de comprendre que notre stage ne peut se résumer en une série « d’activités ». En effet notre activité principale consistait en la vie partagée avec les jeunes.
 

Après un mois dans une maison en centre ville, nous avons fait le choix de venir vivre dans le centre lui-même, avec les jeunes.

 

Beaucoup de gens ont tenu à nous mettre en garde contre cette idée : « attention, c’est dangereux de vivre avec des enfants des rues, ce sont des voleurs et ils peuvent être violents. » Même certains membres de l’équipe encadrante du centre nous ont dit : « êtes vous sûr de vouloir vivre avec les jeunes car c’est possible qu’ils vous volent ou qu’ils vous tapent. ».

 

Mais après avoir passé un mois à entamer une rencontre avec les jeunes qui vivent dans le CPAJ, nous étions prêt à venir habiter avec eux et nous étions à peu près sûr que nous ne risquions rien.

 

Nous avons donc commencé notre vie avec les jeunes. Vie qui consistait à jouer au foot, à discuter, à préparer à manger, à jouer au basket, à regarder les mouches voler pendant 2h, assis sur un banc, à aller visiter un membre de leur famille, à marcher par delà les collines,…

 

Quel bilan tirons nous de ce temps de vie ensemble ?

 

Au début bien sûr ils se demandaient bien ce que ces blancs pouvaient leur vouloir et qu’est-ce que nous faisions là. Mais rapidement ils ont compris que nous voulions juste être amis avec eux et la méfiance du départ a fait place à une relation chaude et amicale.


 

Au final, nous avons développé avec les 10 jeunes qui vivent dans le centre ainsi qu’avec un des deux veilleurs de nuit, une relation de confiance beaucoup plus forte que ne l’ont les encadrants du centre avec les jeunes.

 

Un exemple peut illustrer pleinement le niveau d’amitié et de confiance au quel nous sommes arrivés : il nous arrivait régulièrement de prêter notre IPOD ou lecteur MP3 aux enfants du centre, ces fameux « voleurs » et de laisser la clé de notre chambre au veilleur de nuit, Bertin pour qu’il puisse s’entraîner à taper sur notre ordinateur.

 

Cela fait plaisir de voir l’évolution de nos relations avec les jeunes du « qu’est-ce qu'ils viennent faire chez nous ces bazungu - terme qui signifie « blancs » en kinyarwanda - ? » au « non non, Ben et Ignace sont des banyarwanda » que rétorquent les jeunes quand quelqu’un dans la rue nous traite de « bazungu ».

 

Evidemment une des questions fondamentales est de savoir ce que notre vie en commun apporte aux jeunes ?

 

Eh bien j’espère que cela leur a montré que …

    Tous les être humains sont des êtres humains à part entière et égale, que se soit un enfant qui vit dans la rue - considéré par tous comme un moins que rien - ou un blanc - considéré par beaucoup comme supérieur…

     Il n’y a pas de différence entre les blancs et les noirs

  Nous pouvons être amis et nous respecter mutuellement malgré nos origines géographiques et sociales différentes

    Ces jeunes sont digne de respect et de confiance. Nous avons essayé de leur donner les deux.

   Ils peuvent et doivent être fières d’eux-mêmes et croire en leurs capacités. Rejeter l’image du bon à rien.

 
 

Et moi qu’est-ce que cela m’a apporté ?

 

Cela m’a fait réfléchir sur mon mode de vie, et m’a aidé à prendre du recul pour mieux envisager ce que je veux vivre plus tard. Cela m’a appris à être plus humble, et cela m’a fait prendre conscience encore plus fortement qu’auparavant, que les « pauvres » ne sont pas de bouts de bois qui se laissent porter par l’eau, mais que ce sont des gens qui se battent au jour le jour pour essayer de mieux vivre.

 

Enfin, plus simplement cela m’a apporté le bonheur de partager tous ces moments de vie intense avec des amis.


Bilan de cette expérience
 
 

A l’heure de faire le bilan de mon stage de fin d’études qui consistait en la vie partagé avec des jeunes rwandais qui vivaient auparavant dans la rue, je veux donner la parole aux personnes avec qui je vivais car finalement ce sont eux les seuls « juges » du temps que nous avons passés ensemble.

 

Il ne s’agit pas de juste de vouloir s’auto-congratuler en mettant en avant leurs compliments mais de vous aider à comprendre pourquoi, pour la première fois depuis que je suis à l’Ecole 3A, je reviens d’un stage sans aucuns regret, pleinement satisfaits et heureux de ce que j’ai vécu.

 

Marie Louise Umwerina, la coordinatrice du centre :

 

« C’est la première fois que des Blancs viennent vers nous sans aucun sentiments de supériorité. Nous avons déjà reçu beaucoup de volontaires occidentaux, tous très gentils, mais parce qu’il venaient dans l’idée de nous aider, ils se plaçaient malgré tout au-dessus de nous. Vous vous avez choisis de vivre avec les enfants, à leur niveau, cela change tout. »

 
 

Un jeune avec lequel nous vivions dans le centre, lors de notre repas d’adieu avec tous les enfants:

 

« Je voudrais remercier Ignace et Ben de ne jamais nous avoir regardé de haut et considéré comme des élèves. Ils nous ont appris à faire le pain pas en tant qu’enseignant, mais en tant qu’amis. »

 
 

Jean-Pierre Ntaganda, un ancien enfant du centre, devenu aujourd’hui un des encadreurs :

 

« J’ai sentis que vous étiez différents, parce que vous avez choisis de vivre comme nous, sans supériorité. Le moment où je l’ai vraiment compris c’est quand j’ai vu Ben porté le sac de 25 kilos de charbon sur son dos. Jamais je n’avais vu un blanc porter quelque chose comme ça. »

 
 
 

Elisée Musemakweli, le président de l’Eglise dont dépend le centre :

 

« Votre action nous a rappelé que les jeunes n’avaient pas seulement besoin de vêtements, d’un toit et de quoi se nourrir. Ils ont aussi besoin d’amitié, d’être écouté,… Peut être l’avions nous un peu oubliés. »

 
 

Noël, 18 ans, le plus grand des dix enfants qui dormaient au centre. Un de nos meilleurs amis :

 

« Les jours que nous venons de passer ensemble nous ont appris belles des choses. Avec vous j’ai découvert des choses que je ne pourrais jamais connaître tout seul. J’ai retrouvé le vrai sens de vivre et la joie d’être homme malgré les difficultés que j’ai. »

 
 

Parler après des mots aussi simples, forts et touchants parait presque incongrus ou du moins superflu.

 

En les relisant, je ne peux retenir les perles luisantes qui s’en vont dévaler sur mes joues brillantes. Chaque phrase, chaque parole, enserre mon cœur de ses mains fragiles et tremblantes. Les mots sonnent justes et s’enfoncent profondément en moi.

 

Je ressort de cette expérience grandit, transformé. Tout en étant conscient qu’il n’y a pas de chemin unique, je ressens au plus profond de moi de manière encore diffuse, la justesse de ce que nous avons chercher à vivre au Rwanda avec ces jeunes : chercher à rencontrer l’autre, chercher à le connaître, chercher à le respecter, chercher à cheminer ensemble, c’est-à-dire finalement, chercher à vivre ensemble tout simplement.

 
 
Ignace
 
 
Retrouver le blog de Ben et Ignace au Rwanda : http://tuzareba.over-blog.com
 
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22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 23:00
Situation à la Nouvelle Orléans un an et demi après l’ouragan Katrina – de la nécessité de faire de l’humanitaire aux Etats-Unis…
 
Par Sebastien Robert, Ignace Fabiani
 et Martin Tonglet*
 
 
Un an et demi après l'ouragan Katrina et les inondations qui ont suivi, la situation est toujours critique à la Nouvelle Orléans. Les maisons vides moisissent tandis que des familles continuent de vivre dans des caravanes, des logements de fortune, ou même dans la rue.

 
Aujourd’hui, la Nouvelle-Orléans a encore besoin de la présence d'ONG qui aident à reconstruire la ville. Nous - 3 jeunes en train de traverser le continent Américain du Nord au Sud (http://descentedesameriques.over-blog.com) - avons décidé d'aller à la rencontre de cette ville et de ses habitants en travaillant avec une association locale appelé Common Ground (http://www.commongroundrelief.org), constituée d'un noyau de jeunes venus des quatre coins des Etats-Unis et de centaines de volontaires qui viennent pour des périodes plus ou moins courtes de volontariat. En échange de six jours de travail par semaine, l'association nourrit et loge les volontaires dans une ancienne école, abandonnée depuis le passage de Katrina.

 
Des maisons moisies
 
Suite à l'ouragan, d'énormes quantités d'eau ont été déversées dans le lac qui touche la ville et les marais environnants. La pression de l'eau a été si forte que les digues ont explosé, inondant la ville. Pendant près d'un mois, des quartiers entiers sont restés sous les eaux, ce qui laisse imaginer les dégâts sur des maisons faites à 90 % de bois : elles sont complètement moisies et parfois infestées de termites. Suite aux moisissures, l'air y est devenu toxique.
 

Pour qu'elles soit habitables à nouveau, il faut « gutter » les maisons, c'est-à-dire tout enlever, sauf la charpente, afin de pouvoir ensuite les décontaminer. Actuellement, la majorité du travail fait par l'association consiste donc à les vider de toutes les affaires, puis détruire tous les murs intérieurs, sortir tous les débris, les clous, les portes, les lavabos... N'est conservée que l'ossature bois, qui reste utilisable.

 
Le soir, après le travail, tout le monde (entre 100 et 300 volontaires) se retrouve pour manger, regarder un film, écouter une conférence ou même danser.
 
 
Des images de cauchemar
 
En marchant dans certains quartiers de la ville, nous avions du mal à croire ce que nous voyions. Nous sommes aux Etats-unis, le pays le plus riche du monde, défenseur des libertés individuelles, symbole d'un monde de vie fait de droits, de libertés, de confort, de sécurité.
 
Et pourtant, à la Nouvelle-Orléans, c'est la désolation : quartiers fantômes, vides de toute présence humaine ; maisons détruites, en ruines, marquées d'une croix qui indique le nombre de cadavres qu'y ont trouvés les secouristes, marquées par les traces du niveau de l'eau, par la saleté ; eau contaminée, infections ; et puis la police militaire qui sillonne les rues désertes.
 
Beaucoup de questions nous viennent à l’esprit : Les gens ont fui en laissant derrière eux tout ce qu'ils possédaient...  Où sont-ils ? Dans quelles conditions vivent-ils aujourd'hui ? Les maisons en ruines sont toujours là... Pourquoi n'ont-elles pas été rasées ? Pourquoi est-ce que ce sont des jeunes Américains sans moyens qui doivent faire ce travail de leur propre initiative ? Pourquoi le gouvernement américain envoie-t-il plus de 100 000 soldats en Irak mais aucun pour aider à reconstruire la Nouvelle Orléans ? Pourquoi certains logements sociaux qui sont toujours debout, et habitables moyennant quelques travaux, vont-ils être détruits ?
 
Chasse aux pauvres
 
La réalité, c'est que ces gens ont été abandonnés. La réalité, c'est que la ville et l'administration Bush ne souhaite pas les aider, car elle ne souhaite pas leur retour.
 
Si vous demandez à des habitants de la Nouvelle-Orléans ce qu'il se passe dans leur ville depuis l'ouragan, la plupart répondra qu'il s'agit ni plus ni moins d'une véritable épuration ethnique ! L' « ethnie » concernée en l'occurrence, ce sont les pauvres - pour la majorité des Noirs, mais pas uniquement. Cela semble dur à croire, mais l'examen des faits est accablant.
 
— Juste après le cyclone Katrina et l'inondation de la cité, la police militaire a investi la ville avec l'ordre de « tirer pour tuer » sur tout jeune homme noir - potentiellement pilleur. Aucun décompte du nombre de morts par balle durant cette période n'a été établi, mais il s'agirait de plusieurs centaines.
 
— Alors que les habitants des quartiers pauvres - les plus inondés - fuyaient vers des quartiers riches non-inondés, la police militaire en a barré les entrées et tiré sur les personnes qui essayaient de s'y réfugier. Il s'agissait aussi de protéger les riches de potentiels « pilleurs ».
 
— Il a fallu plus de cinq jours pour que les secours se rendent dans les quartiers pauvres. En conséquence, beaucoup d'enfants et de personnes âgées sont morts à cause de la chaleur et de la déshydratation. Rappelons que pendant une semaine, l'eau atteignant plus de trois mètres de haut dans certains endroits, nombre de personnes s'étaient réfugiées sur le toit des maisons, sans eau, sans nourriture, sans soins, sous un soleil torride, avec des températures qui dépassaient les 35 degrés.
 
— Les habitants de la Nouvelle-Orléans qui n'avaient pas les moyens d'aller rejoindre de la famille ailleurs ont été envoyés aux quatre coins des Etats-Unis. Dans la panique générale, des familles ont été divisées sans pitié. Aujourd'hui rien n'est fait pour que ces gens puissent se retrouver et rentrer chez eux.
— Alors que la Nouvelle-Orléans comptait près de 450 000 habitants avant Katrina dont trois quarts de Noirs, aujourd'hui la population est d'environ 180 000 habitants dont seulement un quart de Noirs.
 
— Les quartiers reconstruits le plus rapidement sont les quartiers riches. La ville a même décidé que beaucoup de logements sociaux - dont certains qui n'ont pas été abîmés pendant l'inondation - seraient détruits prochainement, et les terrains vendus à des entrepreneurs privés qui construiront à la place de nouveaux logements privés, trop chers pour permettre le retour des anciens habitants.
 
« Nettoyer » la ville
 
En réalité, pour beaucoup de décideurs - économiques et politiques - américains, Katrina a été l'occasion de vider la ville de ses pauvres et de sa population noire (souvent les mêmes). C'est ainsi qu'un leader républicain louisianais confiait à des affairistes de Washington : « Enfin, les cités de La Nouvelle-Orléans ont été nettoyées. Ce que nous n'avons pas su faire, Dieu s'en est chargé » !(1) Katrina a permis de faire grimper l'immobilier, d'investir dans les nouvelles entreprises en reconstruction de la Nouvelle-Orléans... Pour une ville plus riche, plus blanche, plus rentable, plus attractive pour les investisseurs et dominée par le secteur privé... Pour une ville sans solidarité, sans justice, vidée de ses anciens habitants chassés par l'ouragan Katrina et par le capitalisme dans son visage le plus brut. C'est ce qu'on appelle le « capitalisme de catastrophe »(2).
 
Il ne s'agit pas ici de faire une simple tirade anti-capitaliste, mais simplement de constater la réalité qui est dure et cruelle pour toutes ces familles sans logement et sans perspective.
 
En voyant tout ce qui se passe ici, en écoutant les témoignages de ces familles sans logement et sans perspectives, les larmes nous montent aux yeux. Une fois de plus, les êtres humains sont écrasés, niés, au profit de l'argent. Une fois de plus, on ne cherche pas à supprimer la pauvreté mais à supprimer les pauvres.
 
Heureusement, dans ce désastre, nous avons rencontré à la Nouvelle Orléans des êtres humains qui se lèvent et se battent ensemble pour avoir le droit de retourner vivre dans leurs quartiers, et plus globalement pour avoir le droit au respect d'eux-mêmes, de leur famille et de leur dignité.
 
Nous devons soutenir ces familles dans leur combat. L’histoire n’est pas terminée.
 
 
 
* Sebastien Robert, Ignace Fabiani et Martin Tonglet sont actuellement plongés dans une rencontre avec les habitants du continent Américain en voyageant de Montréal au Canada jusqu’à Buenos Aires en Argentine. Pour plus d’informations sur leur voyage peu ordinaire voir leur blog : http://descentedesameriques.over-blog.com
 
Notes :
1. Propos du congressiste Richard Baker (Baton Rouge), cité par le Wall Street Journal, New York, 9 septembre 2005.
2.  Cf Le capitalisme de catastrophe, livre de Naomie Klein à paraître en France en 2007. Et aussi Capitalisme et catastrophe, 1979, titre d'une thèse de doctorat de Rousseas Stephen. 
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22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 22:15

« Jamais l’homme n’est aussi grand que quand il se fait tout petit. »

Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde

 


Voici l'exemple d'un projet qui prend vraiment le temps de comprendre chacun. Ce projet s’appelle la « Cour aux cent métiers » et à été à Ouagadougou au Burkina Faso par l’association ATD Quart Monde. 

 

 

Sauf indications contraire toutes les citations seront donc des extraits du livre : La Cour aux 100 Métiers, écrit par Michel Aussedat et publié aux Editions Quart Monde en 1996.

 

 

 Le point de départ de ce projet est très simple, deux « volontaires permanents[1] » d’ATQ Quart Monde décide de partir à Ouagadougou, la capitale du Burkina pour chercher à voir comment il pourrait apporter leur soutien aux enfants qui vivent dans la rue.

 

Pendant les deux premières années ils ont été simplement chercher à rencontrer véritablement ces enfants en étant à leurs côtés afin de s’imprégner de leur environnement, de comprendre leurs envies, leurs rêves, leurs ambitions ainsi que les mécanismes de solidarité qui existaient déjà entre les enfants des rues eux-mêmes et entre ces derniers et les habitants de la capitale burkinabée.

 

 « Vivre cette première étape sans engager d’action, dans un contexte où les besoins sont énormes, est une difficile exigence, autant pour nous que pour ceux qui nous accueillent. A bien des égards, ce temps pourrait apparaître comme un gaspillage, un luxe inutile. Mais l’expérience montre que, quelle que soit le pays, cette première étape consacrée à la « connaissance » est nécessaire et décisive pour rejoindre la population très pauvre et gagner sa confiance. » p.15

 

Les volontaires cherchent à se rapprocher des enfants qui paraissent les plus reclus :

 

« Parmi tous ces enfants et ces jeunes étroitement mêlés à l’activité de la ville, nous parvenons peu à peu à en distinguer quelques-uns se tenant à l’écart. Des passant nous mettent en garde, nous conseillant de ne pas les approcher ». p.17

 

Ils cherchent à établir un vrai climat d’échange avec les enfants qui ne soit pas basé sur l’aide :

«  A chaque fois, nous ne manquons pas de les saluer dans leur langue, le mooré, ce qui ne manque pas d’amener un grand sourire, comme de nous voir nous déplacer à pied plutôt que de prendre notre mobylette. Sans céder à leur demande d’argent, de vêtements ou de médicaments, nous tachons de manifester à leur égard un signe d’attention, une arque de considération : une poignée de main, quelques mots, nos prénoms échangés. » p.18

  

Très souvent les enfants essayent d’attirer la pitié sur eux, en parlant très mal de leurs parents, mais les volontaires refusent d’accepter cela :

 

« Nous freinons les confidences : notre amitié n’exige pas qu’ils se découvrent ainsi ni qu’ils soient obligés de mentir pour attirer sur eux notre attention. Au contraire, nous ne pouvons pas accepter qu’ils déshonorent leur famille. La souffrance de tous les parents pauvres rencontrés en Europe, impuissants à offrir un avenir à leurs enfants, nous revient de plein fouet. Affrontant les enfants, nous exigeons d’eux qu’ils accordent le même respect à leurs parents que celui que nous leur accordons en dépit de leur mauvaise réputation. A ce prix seulement naîtra une réelle amitié entre nous. » p.25

 

Les jeunes qui vivent dans la rue ont beaucoup de mal à trouver du travail :

« Amidou, quinze ans : Quand tu cherches du travail, on te demande où est ta famille et, comme ta famille est loin, on ne te prend pas. Si tu arrives à Ouagadougou et que tu n’as personne, personne ne te prend. » p.27

 

« Mathias, 18 ans : Les enfants ont peur, ils ne veulent pas s’engager ailleurs et ils restent à la gare. Ils se débrouillent. Tu as une idée du boulot et tu crois que, partout, ça va être pareil. Tu penses que, partout, on fera tout pour te critiquer, soi-disant que tu as perdu quelque chose, pour pouvoir ne pas te payer ou te chasser. » p.27

 

 

Beaucoup d’enfants ont le sentiment angoissant d’être devenus inutiles et irrécupérables :

 

 

« Mouni, quatorze ans : Personne n’est né pour ne rien savoir. Des gens essayent de nous décourager en citant des proverbes bizarre comme : « Est-ce que le bois sec peut donner du fruit ? » Ou bien ils nous disent que nous sommes devenus comme du bois sec qui ne peut plus lier. Mais moi, je me bouche les oreilles pour ne pas entendre. » p.31

 

 

La première « action » au sens courant - en réalité la rencontre est déjà une action en soi - des volontaires est de mettrent à dispositions des enfants, sur leur demande, un robinet pour se laver.

 

 

« Ali quinze ans : Si tu es sale, il est impossible que tu trouve du travail. » p.33

 

En effet, à cause de la saleté et de la honte qui en découlait les enfants n’osent plus chercher du travail, aller au dispensaire et encore moins retourner au village.


 

Beaucoup d’enfants n’osent même plus aller voir les associations qui faisaient des distributions de nourriture et de soins ! Les associations qui avaient critiqué la démarche d’ATD Quart Monde comme trop lente se retrouvent dans une position paradoxale où les « bénéficiaires » de leur programme n’osent plus aller bénéficier de leur aide… Apparaît alors la question de la causalité : on pouvait penser que les jeunes sont sales parce qu’ils sont pauvres, mais l’inverse est aussi vrai.

 

Il faut toujours faire très attention aux signaux qu’on envoie aux enfants : l’exemple de la paire de chaussure qui divise.

 

François est un jeune qui a laissé tomber ses études. Aujourd’hui il garde les mobylettes devant la gare, car il a honte de retourner dans son village et d’être considéré comme un bon à rien.


 

Sur la demande de d’autres jeunes de la gare, les volontaires vont rencontrer François et essayer de le soutenir pour qu’il puisse reprendre ses études dans un cours du soir, ce dont il rêve. Cela marche, et devant ses bons résultats du premier semestre, les volontaires décident de lui offrir une paire de chaussures pour l‘encourager.

 

« Les jeunes, qui nous avaient interpellés auparavant, viennent alors chacun à leur tour exprimer leur profond mécontentement. Qu’est-ce qui justifie que François ait reçu une paire de chaussures ? Est-ce que leurs efforts à eux comptent moins que lui ? Est-ce qu’ils valent moins que lui ? Et François ne va-t-il pas avoir honte d’eux maintenant ? Il y a, dans les réactions de ces jeunes, un profond désarroi, un appel de détresse pour que leur camarade ne les abandonne pas. » p.38


 

« Le geste que nous avons eu leur est apparu comme une tentative pour les diviser. Tous, ils rêvent d’apprendre un métier et d’être comme les autres. Aucun n’est heureux de la vie qu’il mène, mais voilà qu’on leur signifie qu’à nos yeux un de leurs camarades a plus de courage. » p.38

 

 

Cet exemple illustre parfaitement le fait qu’il ne suffit pas de vouloir bien faire pour faire le bien.

 

Les volontaires s’aperçoivent que de toute évidence, il faudra permettre à ces enfants d’être accueillis dans le monde du travail :

 

« Mais cela devra se faire à partir d’un rassemblement où tous seront solidaires. Que jamais la réussite de l’un ne devienne l’humiliation de l’autre. Que la réussite de l’un, au contraire, devienne la fierté de tous. » p.39

 

 

Les volontaires envisagent alors la création d’ateliers professionnels dans la cour. Mais avant cela il faut déjà construire les bâtiments qui accueilleront ces ateliers.


 

Les volontaires décident alors de proposer à quatre jeunes des plus fragiles, des plus démunis pour travailler sur ce chantier :


 

« Avec ces quatre jeunes, la réussite n’est pas certaine. D’aucuns nous reprochent notre inconscience, mais une seule chose nous préoccupe : dès le départ, il faut garantir que ce projet de « partage du savoir » soit accessible à tous les enfants, à commencer par les plus démunies d’entre eux. » p.39

 

 

 

Il faut du temps pour convaincre les jeunes de participer à ce chantier. Ils n’ont pas confiance en eux et hésite à accepter. Mais après de nombreuses discussions, ils finissent par accepter le défi.

 

 

« Malgré les difficultés, Madi, Alexis, Sayouba et Lamine tiennent bon. Sur le chantier, ils expérimentent les différentes étapes de la construction des bâtiments et découvrent l’importance des travaux de finition. Nous effectuons avec eux toutes les taches ingrates, refusant de les cantonner à des rôles auxiliaires et Matthieu, l’artisan maçon, a compris la nécessité d’accorder son rythme au leur : il est impossible de leur donner un programme de travail pour la matinée et de les laisser se débrouiller seuls. » p.40

 

Au terme de deux mois et demi de chantiers les deux bâtiments sont construits !

 

Réactions d’Alexis : « Il n’y a pas d’enfants qui ne veulent pas travailler. Moi-même je ne savais pas que je pouvais construire les murs, tôler une maison et même apprendre l’électricité et le crépissage ». p.40

 

En voyant ce qu’on construit ces quatre jeunes auparavant méprisés par chacun, les autres enfants sont impressionnés et se disent, « mais s’ils sont capables de construire ces bâtiments, alors nous aussi on peut le faire ! »

 

 

Ainsi en choisissant de travailler avec les plus fragiles, les volontaires ont lancé une dynamique positive qui redonne espoir et confiance en eux à tous les enfants qui vivent dans la vue, même ceux qui n’ont pas participé au chantier.

 

 

ATD Quart Monde décide donc d’organiser des stages de formations dans ces nouveaux locaux :

 

 

« L’objectif de ces ateliers n’est pas de créer un centre d’apprentissage dans la cour mais de réunir des enfants et des jeunes autour d’un artisan, le temps d’un stage. Qu’ensemble, ils prennent part à la connaissance de leurs aînés s’émerveillent de la richesse des métiers et retrouvent confiance en leur capacité d’apprendre. Qu’ils réalisent de leurs mains quelque chose de beau et d’utile pour leur communauté et de là s’ouvrira - peut être - un chemin vers la formation et le travail ». p.43

 

 

Joseph Wresinski, le fondateur d’ATD Quart Monde, s’enthousiasme pour ce projet et dit : « Ce devrait être une Cour aux cent métiers ! »

 

S’en suivent donc des stages de menuiserie, de poterie, de mécanique, couture…

 

 

Ousmane, 15 ans, suite à un stage de maçonnerie : «  Je ne m’attendais pas à être là. Par coup de chance, vous m’avez appelé pour suivre ce stage qui va me soutenir dans la vie. Je ne sais pas ce que me réserve l’avenir. Comme j’ai appris quelque chose, je me mets à l’idée que je pourrais retourner chez mes parents et qu’ils seront fiers. Comme, avant, je ne faisais rien, il y avait des rancunes. Si tu ne peux pas donner quelque chose à tes parents, cela ne va pas. » p.46

 


L’histoire se poursuit avec une participation plus large à la vie de la ville : représentation théâtrale, participation au FESPACO,…

 

 

 

Repères pour l’action


 

Sans vouloir faire ressortir une méthodologie unique sur la manière de monter un projet qui se fasse réellement au rythme de chacun, c’est-à-dire d’abord des plus fragiles, il est important à partir de cette expérience de chercher à toucher du doigt certains des éléments qui peuvent être les clefs d’un projet où les habitants se sentent réellement acteurs et initiateurs d’un projet.

 

 

  • L’importance de prendre le temps de la rencontre

     

Les volontaires ont attendus deux ans avant de faire le premier chantier de maçonnerie. Cela peut apparaître comme un temps très long avant d’entreprendre une « action », mais en réalité, la rencontre est déjà une action en soi !

 

 

 

Claude Heyberger :« Il n'y a pas de rencontre entre celui qui sait et celui qui ignore, entre celui croit savoir et celui qui pense qu'il ignore, entre celui qui a et celui qui demande, entre celui qui a tort et celui qui a raison…

 

 

 

La rencontre n'est pas une démarche initiale, elle est la condition permanente d'une relation patiente dans laquelle personne n'impose rien à personne. Dans la rencontre, chacun peut exister dans son savoir, son expérience, sa pensée, sa fierté. Elle est réciproquement valorisante. Elle doit encourager chacun à être en mesure de poser des gestes pour le bien de ceux qui l'entourent et ainsi contribuer à redonner sens à sa vie. »[2]

 

 

 

  • Refuser l’assistanat

 

 

« Dès le départ la Cour aux cent métiers ne s’est pas bâtie en réponse aux demandes d’assistance des enfants en vêtements, en nourriture, en médicaments, ni pour suppléer à leur manque de logement ou de travail. Non seulement les moyens nous manquaient mais, surtout, une telle prise en charge risquait de rendre dérisoire leurs propres efforts et des les marginaliser d’avantage encore du fait d’une dépendance donc, au plus profond d’eux-mêmes, ils ne voulaient pas. » p.92

 


 

 

  • S’adapter réellement aux enfants tout en gardant des exigences fortes.

 

« Les temps d’évaluation avec les enfants participant aux ateliers constituent également une véritable école de formation et permettent d’adapter continuellement l’apprentissage en fonction des difficultés et des espoirs de chacun. Mais cette adaptation ne signifie pas pour autant le renoncement aux exigences de tout apprentissage.

 

 

Trop souvent en effet, face à ces enfants, la tendance est de réduire les exigences, contribuant ainsi à rendre plus durables leurs difficultés. Dans la Cour, nous insistons au contraire sur les exigences de la formation : respect des horaires, qualités du travail, responsabilisation envers le matériel et évaluation mensuelle. Tout en tenant ferme ces exigences, il revient à l’équipe de provoquer des situations où chaque enfant peut constater qu’il progresse effectivement. Dans la Cour, les enfants aiment venir apprendre d’abord parce qu’ils sentent que leur réussite est souhaitée » p.93

 

 

 

  • Chercher à rejoindre les enfants les plus démunis

 

 

« Comme dans tout projet qui prend forme et se développe, la tentation est grande parmi l’équipe de volontaires et d’amis de céder au désir de suivre, de réfléchir et d’agir avec les enfants les plus dynamiques, avec ceux qui s’expriment le mieux. Pour parer à cette tentation, l’équipe s’oblige à toujours retourner dans la rue, rencontrer sur leurs lieux de vie les enfants qui n’osent pas venir à la Cour, aller aux nouvelles de celui qui a manqué le cours ou l’atelier et explorer de nouveaux quartiers sans cesse à la recherche d’autres enfants.

 

 

Ces rencontres dans la rue permettent de rester au plus proche de ce que vivent et espèrent les enfants. A tout moment, les actions doivent pouvoir être repensées et réajustées, dès lors qu’elles ne correspondent plus aux attentes et aux nouvelles situations vécues par les enfants les plus démunis. De cette connaissance sans cesse réactualisée peut naître une réflexion et une action ne mettant personne à l’écart. » p.95

 


 

 

  • Reconnaître l’histoire des enfants, c’est-à-dire leur appartenance à une famille, à une communauté,  un pays.

 

 

Adama : « On ne peut pas vivre sans sa famille parce qu’on ne pourra jamais être heureux »

 

 

 

Claude Heyberger : « un enfant qui vit dans la rue n’est pas un “ enfant de la rue ” réduit à n’être que sa situation. Il est avant tout un enfant issu d’une famille, porteur d’un savoir familial, d’une éducation, et donc d’un regard sur le monde qui l’entoure. »[3]

 

 

 

 « Ainsi, après une première étape pour reprendre force et confiance, les enfants espèrent, dans une deuxième étape, être soutenus dans des projets propres à les revaloriser aux yeux de leur famille et de leur communauté. A cette fin, toutes les activités de la Cour comptent une dimension familiale. Les fêtes annuelles, par exemple, sont avant tout une occasion pour que parents et enfants se retrouvent dans la fierté » p. 95

 

 

 

 


 

 



[1] Les volontaires permanents du Mouvement ATD Quart Monde sont des hommes et des femmes d’origine et de formations diverses, qui rejoignent durablement les populations très exclues de par le monde.

[2] Extrait de l’intervention de Claude Heyberger, qui a travaillé 10 ans au Burkina Faso pour ATD Quart Monde, lors de la conférence à 3A sur le thème : « Les projets de développement, Les projets humanitaires, qu’en sais tu ? » le 8 mars 2005. Retrouvez l’intégralité de son intervention sur le site : http://boribana.over-blog.com

[3] Intervention de Claude Heyberger à 3A, op. cit.

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22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 22:00

Voici l’intervention de Claude, qui a travaillé 10 ans au Burkina Faso pour ATD Quart Monde lors de la conférence à 3A sur le thème : « Les projets de développement, Les projets humanitaires, qu’en sais tu ? »

 

 

 

 

INTERVENTION POUR L’ ECOLE 3 A, Lyon, le  8 mars 2005

 

 

 

 

I-INTRODUCTION

 

 

 

Partager une expérience

 

 

Je ne vais pas vous parler de développement,

 

 

·         parce que je crois que je n’y connais  pas grand chose et

 

 

·         que je ne pense pas avoir participé à ce que couramment on appelle des projets de développement.

 

 

Je veux simplement vous partager mon expérience de rencontre et d’action avec des familles et des enfants en grande difficulté ou plutôt un regard sur ces expériences avec beaucoup de raccourcis, parce que le temps est trop court pour décrire des expérience et surtout leur contexte.

 

 

 

 

 

 

 

 

II -  DES  EXIGENCES INCONTOURNABLES POUR RESPECTER UNE POPULATION

 

 

 

Je voudrais vous parler de ces exigences liées à la rencontre et à la connaissance d’une population quand on veut agir en la respectant.

 

 

 

 

Ex de Paul : que fait ton père ? rien.  Alors qu’il cultive pour nourrir sa famille

 

 

Cela en dit long sur le regard que portent les gens sur leurs ressources propres, sur l’idée qu’ils se font d’eux mêmes. Pourtant Paul s’est investi dans l’agriculture dans le temps où il a vécu au village.

 

 

 

 

1)  SE RENCONTRER

 

 

Je ne développerais pas ici la description de toute la démarche qui nous fait mieux connaître les enfants et éventuellement les raisons qui leur ont fait quitter leur famille. Je m’en tiens à insister sur la notion de rencontre.

 

 

 

Il n'y a pas de rencontre entre celui qui sait et celui qui ignore, entre celui croit savoir et celui qui pense qu'il ignore, entre celui qui a et celui qui demande, entre celui qui a tort et celui qui a raison…

 

 

La rencontre n'est pas une démarche initiale, elle est la condition permanente d'une relation patiente dans laquelle personne n'impose rien à personne. Dans la rencontre, chacun peut exister dans son savoir, son expérience, sa pensée, sa fierté. Elle est réciproquement valorisante. Elle doit encourager chacun à être en mesure de poser des gestes pour le bien de ceux qui l'entourent et ainsi contribuer à redonner sens à sa vie.

 

 

 

 

Rencontrer dans la rue des enfants qui ne sont pas de la rue

 

 

“ Rencontrer ” est en soi une action qui nécessite d’avoir été étudiée sur le plan de la manière d’être et du savoir-faire. La première rencontre est en effet décisive car elle conditionne la nature des relations qui se vivront ensuite avec l’enfant. Or, un enfant qui vit dans la rue n’est pas un “ enfant de la rue ” réduit à n’être que sa situation. Il est avant tout un enfant issu d’une famille, porteur d’un savoir familial, d’une éducation, et donc d’un regard sur le monde qui l’entoure. La volonté de découvrir ce point de vue oriente le sens des actions culturelles menées dans la rue qui sont à la base de la ‘‘détection’’ et de la rencontre des enfants.

 

 

Ces actions menées dans la rue ne peuvent être constructives que dans la mesure où elles sont menées avec précision. Par exemple, en ce qui concerne les ‘’bibliothèques sous les lampadaires’’, elles ont lieu chaque semaine, rigoureusement le même jour à la même heure. L’animateur doit savoir rejoindre les enfants où qu’ils soient pour que ce rythme devienne un repère. Chaque séance est préparée : l’animateur doit connaître parfaitement les livres qu’il emmène et l’objectif de dialogue qu’il poursuivra à l’aide de ceux-ci. Enfin, après chaque séance, un écrit relate les réactions et paroles des enfants le plus précisément possible. Dans la mesure du possible, les noms des enfants sont consignés afin de pouvoir suivre au mieux leur parcours et s’assurer qu’aucun enfant rencontré ne sera oublié."

 

 

 

 

Autres exemples d’actions rencontre :

 

 

Bibliothèques de marché : se former à aller à la rencontre d’un savoir, d’une intelligence d’une population rurale

 

 

Action au village : à travers des actions d’éveil pour des enfants non scolariser, entrer  dans les perceptions, les préoccupations d’une population d’un village face au travail, à l’éducation, le savoir, les ressources…

 

 

 

 

Rencontrer des parents qui ont des projets pour leurs enfants et des ressources

 

 

Dans la même perspective on n’a pas été rencontrer des parents parce qu’ils pont trop pauvres pour retenir leurs enfants ou qu’ils ne les assument pas, ou des parents qui ont des problèmes avec leurs enfants.

 

 

Rencontrer des parents :

 

 

·    c’est d’abord les rencontrer pour eux-mêmes, parce qu’ils sont les parents de cet enfant qu’on a rencontré, c’est lever la peur qu’on vient à cause du mauvais comportement de l’enfant, ou au nom d’une autorité ou d’un pouvoir qu’ils redoutent,

 

 

·    c’est dépasser avec eux l’idée qu’elles ont moins à offrir à leurs enfants que nous,

 

 

·    c’est les restaurer dans leur honneur de parents qui ont fait tout ce qu’ils pouvaient,

 

 

·    c’est rencontrer une communauté avec laquelle ils vivent , dont ils dépendent.

 

 

 

 

2)  SE REJOINDRE DANS LES ATTENTES DES POPULATIONS, LEUR EMBOITER LE PAS, CONTRIBUER A  LEURS EFFORTS

 

 

 

 

laisser le temps et l'espace aux parents pour exprimer leurs idées, leurs projet,

 

 

EX :

 

 

Il a fallu 4 ans de rencontres avec la famille de Inoussa, d'hésitations du papa, de retours et de départs de l'enfant pour que le papa affirme un jour haut et fort que la place de son fils était en famille, au village et qu'il pourrait y mener une activité d'élevage. C'est après ces 4 années de rencontres régulières que nous avons renforcé le choix de ce papa par l'achat d'un mouton.

 

 

 

 

Pour Mouni, trouver une activité en famille n'a pas été facile. En effet, il a les mains atrophiées, ce qui ne lui permet pas de s'intégrer à l'artisanat familial : la poterie. Tout étant discuté devant un grand nombre de personnes, les remarques des uns et des autres ont permis de trouver une piste. Un oncle avait remarqué que Mouni aidait souvent les enfants à abreuver les bêtes au bord du puits, et l'idée qui en découla fut qu'il était sans doute capable de s'essayer à l'élevage. Mouni exprima alors le souhait d'avoir un bœuf, mais son prix est plus élevé que la somme que nous voulons engager pour chaque enfant et cela pose la question des raisons pour lesquelles on investirait dans cet enfant de la famille plutôt qu'un autre de tels moyens de promotion en une fois. On ne sait pas quel rejet, quel déséquilibre on pourrait provoquer.

 

 

C'est un des vieux parents, toujours présent, qui a laissé entendre que l'on peut commencer petit, même avec des volailles, pour avoir un jour un bœuf ! Le grand-père rajoutait que s'il ne survient pas de maladie, au village tout finit par produire. A un oncle ayant lui-même un troupeau, nous avons laissé de l'argent pour une chèvre. A la visite suivante, l'oncle nous a rapidement informé qu'il avait négocié la chèvre de telle sorte qu'il restait de l'argent : il demandait ce qu'il fallait en faire. Nous en avons ajouté pour acheter un mouton. C'est donc sous le parrainage de cet oncle que Mouni est maintenant responsable de quelques animaux. L'an dernier, un différent est apparu entre Mouni et son oncle. En effet, Mouni est toujours instable et continue des aller-retour entre le village et Ouagadougou, mais le souci de son bétail le ramène toujours en famille au bout du compte. Or, cette fois, il avait décidé de vendre ses animaux, non pour progresser dans l'élevage, mais pour empocher l'argent. L'oncle s'interposa, bien que Mouni prétendit que ce bétail était le sien : l'oncle avait lui même procédé à l'achat, et garanti la survie des animaux lors des absences de Mouni, il en était donc lui aussi responsable. Il avait compris que plus qu'un bien en tant que tel, ce bétail était le projet sans lequel rien ne retiendrait Mouni en famille. D'y avoir été impliqué dès le départ, à sa juste place, lui a donné la force de ne pas s'en désintéresser au moment difficile et garantit un avenir au but fixé par Mouni, quelles que soient ses faiblesses.

 

 

 

 

Laisser  à la communauté l’espace d’ apporter sa contribution

 

 

Exemple  de Paul dont l’accès à toutes les activités qu’il a pratiquées quand il est revenu vivre au village, dépendent d’un parent :

 

 

 

 

 “ L’équipe de la Cour aux Cent Métiers a pu faire le même constat avec plusieurs autres enfants qu’elle a accompagnés : leurs périodes de stabilité et d’activité sont liées à l’implication d’un membre de la famille. Prudence[1] a commencé à rester stable quand il a rejoint le centre d’accueil dans lequel un de ses “ frères ” – un cousin – issu de son village d’origine était animateur. Il n’a pas accepté de revivre chez ses parents au village, mais il habite aujourd’hui dans la cour d’un parent à Ouagadougou. Il y pratique la teinture traditionnelle qui est le métier de ce parent. B. – autre jeune déjà évoqué – a quitté la rue parce qu’il avait la possibilité de commencer un apprentissage chez un carrossier, en habitant chez un “ oncle ” (un proche de son papa à qui il avait été confié enfant). Ce même oncle avait négocié, avec le carrossier, son placement en apprentissage. Puis tout au long de l’année qui a suivi, il est venu intervenir auprès de lui dans les moments difficiles liés au comportement de l’enfant.

 

 

Ainsi, pour tous ces jeunes sans formation, la dépendance à des membres de la famille est un réel recours pour s’insérer dans une activité qui permet de vivre. Pour la plupart des habitants du Burkina, elle est la vraie chance – voire pour certains la seule – de trouver des lieux pour gagner sa vie ou accéder à un apprentissage en y étant considéré. En ce sens, la recherche d’autonomie, notion si chère aux initiateurs de démarches d’insertion économique et sociale, pourrait être un vain mot. Le parcours de Paul au village nous montre combien le fait d’accepter d’être interdépendants les uns des autres est, non pas un frein, mais un rythme, et un mode de fonctionnement qui permet l’activité. ”

 

 

 

 

 

 

3)  NE PAS IMPOSER DE VISION, NI DE LA REUSSITE, NI DE LA PAUVRETE

 

 

 

 

Rencontrer, c'est ne pas imposer une vision dominante de la réussite par l’enrichissement, l’émergence individuelle, mais de tenir compte de ce qui fait les forces, les ressources d’un milieu, de sa capacité à vivre ensemble

 

Le discours dominant des enfants est : "Je suis venu en ville pour chercher de l'argent, du travail. Ils ont l'espoir de gagner de quoi de rentrer chez eux avec quelque chose pour eux mêmes, ou pour se lancer dans un petit commerce au village ou pour aider leur famille. C'est pourquoi la majorité des actions de réinsertion en faveur des enfants vivant dans la rue leur proposent de se stabiliser dans un lieu de vie, d'y suivre un apprentissage et enfin, si possible de retourner exercer cette activité dans le milieu familial. Il y a des enfants qui réussissent à profiter de cette chance et aboutissent à une activité qui les stabilise, les fait vivre et parfois soutient leur famille. Mais ce chemin ne correspond pas à tous les enfants car nombreux sont ceux qui, trop fragilisés, ne s'adaptent dans aucun centre ou lieu d'apprentissage.

 

 

 

 

L'exemple de Joseph apporte un certain éclairage : le sachant en ville, son père insistait pour qu'il s'inscrive dans un apprentissage mais Joseph ne bougeait pas. L'année suivante, son père lui demanda de venir l'aider à cultiver et il accepta d'y aller !

 

 

Sa stabilisation en famille ne s'est pas faite en une fois, (car comme le constatent tous les intervenants, le retour de l'enfant en famille nécessite un temps de ré apprivoisement réciproque) mais il a tenu cahin-caha trois ans en famille.

 

 

Maintenant, Joseph exprime son projet d'améliorer la culture, de trouver une activité commerciale en complément parce qu'il sait aujourd'hui ce qui se fait et ne se fait pas au village. Il a exprimé au Session d'étude de Juin 2003 son souci, en tant que jeune d'être le relais de certaines pratiques coutumières.

 

 

"Au village, on voit beaucoup de choses de la vraie vie.

 

 

Il y a plusieurs choses qui se font dans la famille et si tu n’es pas là, tu ne peux pas les connaître.

 

 

Il y a des choses qui se passent en famille et dans la coutume, que seuls les enfants peuvent faire. Et s’il n’y a pas d’enfants, c’est difficile.  C’est nous qui allons prendre la relève, donc nous sommes obligés d’apprendre...

 

 

Au village, il y a mes parents, mes frères et je suis content de les voir.

 

 

Les conseils de mes parents m'aident. Ils me disent tout le temps de ne plus retourner en ville, de rester au sein de sa famille, que je peux les aider à travailler aux travaux familiaux. Le fait de travailler avec la famille, ça leur permet de changer de regard sur moi, ils me disent que c’est bien, que j’ai changé."

 

 

Plus qu'avoir un métier pour vivre, Joseph a le souci d'être de son milieu.

 

 

 

 

Alors, est-il plus important de savoir appartenir à une communauté qui vous donnera en retour des clés, des savoirs, une place pour pouvoir y vivre, y mener des activités, y réaliser des projets et des améliorations, ou d'apprendre un métier pour gagner de l'argent?

 

 

L'un n'empêche pas l'autre, mais dans le contexte burkinabé, le métier sans le "savoir-être" dans la communauté ne mène pas loin. Or, l'apprentissage de la vie avec la communauté ne peut, comme celui d'un métier, se faire à l'extérieur.

 

 

Nous avons constaté que pour les enfants les plus fragilisés dans leur personnalité, ce rapport à la famille et à la communauté est déterminant.

 

 

C'est pourquoi, dans cette rencontre avec les enfants et leur famille, il n'y a pas modèle de réussite qui nous conduirait à considérer comme un échec certains chemins. Il n'y a pas d'un côté des paysans ou des fabricants de briques en banco (boue séchée) et de l'autre des métiers de demain. Les deux ne peuvent s'exercer que dans un contexte humain équilibré et redonner un sens à la vie de celui qui les exerce. .

 

 

Sinon le risque est que les parents perdent foi dans ce qu’ eux peuvent transmettre et proposer à leurs enfants.

 

 

 

 

Valoriser un type d’éducation reçue dans la communauté

 

 

"On a observé que Paul est capable de tenir ses activités au village, d’être persévérant, malgré un contexte de tensions familiales, en particulier en ce qui concerne les relations avec son père.

 

 

 

 

On constate également qu’il a accepté de travailler chez son oncle sans savoir combien celui-ci le payera, ni même s’il le fera, tout en se laissant observer par lui. Le fait que Paul parvienne à tenir ces conditions montre combien l’empreinte éducative de son milieu d’origine est restée forte en lui, malgré la période passée en ville. L’équipe a observé que les enfants qui ne sont pas aussi ‘‘construits’’ au départ ne parviennent pas à demeurer dans leur famille.

 

 

C’est parce que Paul se plie aux conditions implicites que l’oncle lui propose que celui-ci entre en confiance avec lui et lui transmet son savoir-faire. Aujourd’hui encore, c’est en parvenant à vivre et à travailler avec les autres, en acceptant de dépendre d’eux, que l’individu verra la communauté lui apporter les soutiens indispensables à la réalisation de ses projets. Or, vivre et travailler avec les autres s’apprend dans une éducation que l’on reçoit dès son plus jeune âge au sein d’une famille élargie. Dans un milieu comme celui de Paul, savoir se laisser conduire, savoir faire confiance à des personnes précises de sa communauté comme son oncle maternel[2] est le fruit d’un apprentissage, d’une éducation reçue. Le droit à l’éducation, dans ce contexte, n’est pas – et ne doit pas être – réduit au droit à l’instruction scolaire ou professionnelle, il va au-delà, jusqu’à l’instruction d’une manière d’être que façonne le milieu dans lequel on grandit. L’apprentissage de ce “ savoir être dans la communauté ” ne doit pas être affaibli en faveur de l’instruction – scolaire par exemple – car il conditionne la possibilité d’un projet durable au sein de la communauté. ”

 

 

 

 

Laisser les personnes avoir un regard sur elle même, leur expérience, en matière d’éducation, de communauté, de travail etc.

 

 

Il faut  leur donner l’occasion de l’exprimer pour ne pas être définies constamment par l’extérieur comme pauvres, n’étant pas en mesure de fournir le nécessaire à leurs enfants, comme des personnes à éduquer ou à sensibiliser.

 

 

 

 

Ainsi, ces populations qui ont considéré que savoir vivre et travailler avec les autres était une richesse fondamentale à transmettre par l'éducation en viennent à se considérer comme démunies devant leurs enfants. En vertu de quels repères, de quelles références nouvelles ? Il est certain que la pénétration d'informations massives sur les conditions de vie des pays dits "développés", sinon au minimum sur la vie urbaine de la capitale, n'y est pas étrangère.

 

 

 Mais on peut aussi imputer une responsabilité au mode d'intervention classiquement trop factuel des projets dits de développement : ils mettent en lumière certes des précarités en matière d'accès à l'eau, à la santé, à la production, à la participation à la vie économique et sociale de leur pays, mais ne savent pas recenser ni réinvestir comme une force la richesse du “ vivre ensemble ” qui rendait la vie possible au delà de tout. Peu à peu, les populations ne se définissent plus que par rapport à leurs précarités matérielles, sans avoir eu l'occasion de réaliser les caractéristiques de ce “ vivre ensemble ” qui leur permettait de les surmonter, d'y porter un regard, et donc de prendre les moyens de le préserver.[3]

 

 

 

 

 

 

III - CONCLUSION :

 

 

 

 

Toute tentative d’amélioration des conditions d’existence des familles vivant dans l’extrême pauvreté, qui se ferait en conformité aux droits de l’homme, ne pourra contourner ces trois exigences, dans les pays du nord comme dans ceux du sud :

 

 

 

 

·    Se rencontrer : tout homme a le droit d’être rencontré en tant que lui-même, dans son appartenance, ses aspirations, son expérience de vie et sa vision de celle-ci, au delà de sa situation, de ses difficultés, afin que fort de ses éléments, il puisse contribuer au bien des siens et de sa communauté

 

 

Rencontrer se fait au cœur d’une action, d’un faire, d’un vivre avec

 

 

 

 

·    Rejoindre les familles dans leurs efforts et tentatives c’est les reconnaître auteurs et acteur des droits . Les droits de l’homme sont une notion que toute personne a en elle avec ses mots, ses références, et qu’elle ne cesse de mettre en œuvre avec ses gestes, ses moyens, et ses espérances.

 

 

Ne pas s’enfermer dans des objectifs, mais se trouver dans suffisamment de durée et de proximité avec une population, pour pouvoir partir d’une action, d’un projet simple, élaborer les étapes suivantes  avec elles. Ne pas être en position de celui qui gère et distribue des moyens

 

 

 

 

·    Toute personne, toute famille, toute communauté a le droit d’avoir le temps et les moyens de se former un regard  sur elle-même, sur son savoir, ses ressources éducatives, économiques, sociales, sur ce qui est réussir sa vie.

 

 

Ne pas créer par des projets trop rapides, des attentes et des besoins qui poussent les populations à se regarder de manière dévalorisante

 

 

 

 

Autant que de campagnes et de grands projets, la mise en œuvre des droits humains nécessitera beaucoup de vie en proximité avec les plus pauvres .

 

 

 

 

La mise en œuvre de notre devoir de solidarité et de partage devrait  provoquer  à plus de convivialité  entre les personnes, les familles, les communautés qui diffèrent par leur appartenance sociale, leur permettre de mieux se connaître entre elles.

 

 

Cela pousse concrètement  à faire des choix dans les moyens de cette mise en œuvre: il y aura autant à investir dans l'amélioration du contexte matériel de vie des familles, des communautés que dans la formation des intervenants  (travailleurs sociaux, éducateurs, enseignants, juristes…) pour être en mesure de rencontrer et accompagner ces familles et ces communautés dans leurs efforts pour rester ensemble.

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Voir infra p. 31.

[2] Il faut ajouter que la famille maternelle est dans la société mossi le lieu du lien affectif avec l’enfant. La famille paternelle représente plutôt la figure de l’autorité. Il n’est en ce sens pas anodin que Philippe soit le frère de sa mère, Paul se réinscrit donc aussi à ce niveau dans la culture qui est la sienne.

[3] Sur ce sujet, voir l'étude de A.-M. Gueneau et B. Lecomte, Sahel : les paysans dans les marigots de l’aide, Alternatives Paysannes, L'Harmattan, Paris, 1998, 280 p.

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Published by Claude - dans Développement
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19 janvier 2007 5 19 /01 /janvier /2007 05:27
 
Ce texte propose d’interroger le sens de mots souvent acceptés comme allant de soi, tels que « développement », « richesse », « misère » ou « pauvreté ». Or l’utilisation des mots renferme un sens, transpire l’histoire d’un pays et d’un peuple. Essayons donc de remettre en cause quelques concepts bien établis.
 
a)      La généralisation du discours de lutte contre la pauvreté 
 
La lutte contre la pauvreté a fait une apparition en force dans les discours de la communauté internationale ces dix dernières années. Par exemple, les Objectifs du Millénaire pour le Développement se proposent de « réduire de moitié avant 2015 la proportion de la population vivant dans la pauvreté extrême »[1]. L’objectif est séduisant mais représentatif des échecs du « développement » dans la mesure où l’on est passé d’une lutte critiquable pour le « développement » de tous (voir la partie en annexe : « Le développement d’hier à aujourd’hui ») à une lutte contre la pauvreté de quelques uns.
 
La problématique de la pauvreté nécessite un rappel historique. En effet, on a oscillé autour de trois pôles pour s’en accommoder. Le premier est caritatif, il repose sur la compassion souvent renforcée par un sentiment d’obligation religieuse (l’aumône ou la zakat). Le second est politique et relève du maintien de l’ordre. A ce titre, il est significatif que la réaction post attentats du 11 Septembre de James Wolfenson, président de la Banque Mondiale, fût de déclarer qu’il y avait urgence à intensifier les programmes de lutte contre la pauvreté. Les pauvres dérangent et sont ainsi mis au ban de la société[2]. Le troisième pôle consiste à contraindre les pauvres à se rendre utile afin de bénéficier des secours que la société leur accorde. D’où la création, par exemple, des « work house» en Angleterre, lieux ou les pauvres étaient hébergés en échange de leur travail sans toucher aucun salaire. Il est significatif de noter que ces « work houses » sont apparues pendant la période du Victorianisme, justement au moment où la pauvreté et la misère dérangeaient de plus en plus. Ces maisons étaient un moyen d’enfermer « le mal » et de le contrôler pour qu’il ne contamine pas le reste de la société.
 
 
L’objectif que rassemblent ces trois domaines de la lutte contre la pauvreté consiste à la rendre acceptable et non à la combattre. En effet, la combattre entraînerait une remise en cause profonde de notre société qui ne propose que des pansements sans chercher à combattre les racines du mal.
 
A ce titre, écoutons Majid Rahnema, ancien diplomate et ministre Iranien, auteur du livre Quand la misère chasse la pauvreté :
« Les politiciens et leurs experts en pauvreté se refusent à mettre en cause les raisons profondes des phénomènes de paupérisation.
Ce qui les intéresse est plutôt d'atténuer certains effets révoltants de ces disparités afin de mieux préserver les structures existantes de la société qui les crée. Préoccupés par leurs propres problèmes, bien plus que par ceux des pauvres, on les voit ainsi proposer sans cesse des mesures d'un caractère sédatif et des solutions illusoires qui, dans les faits, accroissent toujours davantage leur dépendance structurelle par rapport aux forces qui les exploitent. »[3]
 
Les nouveaux discours qui prétendent lutter contre la pauvreté visent-ils à la rendre acceptable ou bien à la combattre ? Même si les intentions sont bonnes, les institutions internationales pensent-elles bien la pauvreté ?
 
« Si votre seul outil est un marteau, tous les problèmes pour vous ressembleront à des clous. »
Mark Twain
 
b)      La pauvreté est-elle bien pensée ?
 
Le discours courant soutient que toute économie « sous développée » est pauvre. Par conséquent la croissance représente le moyen admis de lutte contre la pauvreté. Les institutions internationales adoptent généralement une approche globale pour lutter contre la pauvreté. Ainsi, pour le PNUD, il faut refuser de « cibler les pauvres » et multiplier les dépenses sociales en faveur d’une bonne gouvernance. La Banque Mondiale cherche quant à elle à « mieux faire fonctionner les marchés en faveur des pauvres ».
 
Majid Rahnema, explique à ce propos :
« Le discours dominant prétend que tout pays dont l’économie n’est pas avancée est pauvre. En conséquence, produire plus et avoir une économie en croissance serait la condition sine qua non de tout combat contre la pauvreté.
Si cela était vrai, comment expliquer que les Etats-Unis abritent en leur sein plus de trente-cinq millions de pauvres ? Le plus triste est que le discours manipulateur de l’économie a fini par faire partager à cette nouvelle masse d’individus paupérisés sa propre vision des choses. Les mirages de cette économie sont si puissamment médiatisés que ni les « gagnants » ni les « perdants » ne se rendent compte que la course généralisée à la richesse est elle-même devenue une des causes de la destruction des vraies richesses physiques et culturelles du monde, en particulier dans les pays dits pauvres. »[4]
 
 
Au regard de l’histoire, difficile de ne pas se poser la question, « et si c’était le développement  qui crée la pauvreté ? » (Voir l’exemple Ladakh une région de l’Inde situé dans l’Himalaya complètement déstabilisé par l’ouverture à l’économie de marché et au développement : http://boribana.over-blog.com/article-5423899.html)
 
Nous observons donc que l’idée que la croissance est l’unique moyen pour lutter contre la pauvreté n’est pas satisfaisante. D’autre part, comme nous allons le voir la considération exclusivement chiffrée de la pauvreté ne rend absolument pas compte de ce qu’elle est pour les personnes qui la vivent.
Ainsi, on répète sans cesse : « c’est un malheur, il y a 2,8 milliards d'humains qui vivent effectivement avec moins de deux dollars par jour, il faut les aider ! ». Pourtant, la pauvreté n’est pas mathématique et elle ne peut pas se résumer en quelques chiffres… N’existe-t-il pas des sociétés où l’économie monétaire est faible où il est pratiqué l’usage du don ? Est-il acceptable d’imposer un mode de vie au nom du « développement" et de la lutte contre la pauvreté ?
 
Un proverbe wolof dit à ce sujet : « La pauvreté n’est pas d’être dépourvu de vêtements, est vraiment pauvre celui qui n’a personne ».
 
« Alain Marie, chercheur, explique que « le ressort profond de la solidarité, et plus fondamentalement, du lien communautaire est une logique de dette ». Est pauvre celui qui est dans l’impossibilité de distribuer de l’argent dans le cadre de la solidarité communautaire et court alors le risque de se retrouver individualisé, exclu de son réseau social ; l’individu ne pouvant plus alors compter que sur ses propres ressources matérielles. »[5]
 
Comment ne pas convenir avec Alain Marie que la pauvreté ne peut être analysée sous le seul angle économique ?
 
Or, dire qu’il y a urgence à aider les « 2,8 milliards d'humains qui vivent effectivement avec moins de deux dollars par jour » c’est déjà considérer l’enchaînement production de marchandises => accès à la consommation => plus grand confort de vie comme une évidence et donc accepter un schéma unique de « développement ». Pourtant, le « développement » ne peut-il pas être pensé en dehors de ce cadre ? La pauvreté ne consiste-t-elle pas justement en l’impossibilité à définir son destin ? En simplifiant, on pourrait se demander si avant même d’avoir accès à une formation, les enfants dit « des rues » ne souhaiteraient pas disposer du moyen de se laver, et donc d’être propre et donc d’être fier et donc de pouvoir aller à la formation proposée ? (Voir à ce sujet la partie sur la Cour aux Cents Métiers au Burkina Faso) Les « pauvres » ne souffrent ils pas davantage de leur non-reconnaissance, d’une perte de leur dignité autant que de l’absence de ressources économiques ?
 
Comment sortir d’une considération uniquement chiffrée de la pauvreté alors que celle-ci loin d’être un ensemble de chiffres est avant tout un ensemble d’individus, d’être humains qui se voit tous les jours refuser les droits que nous tenons pourtant pour universels ?
 
Comme le dit Majid Rahnéma :
 
« Si nous sommes sérieux dans notre intention d’apporter une réponse adéquate à la question de la pauvreté, il nous faut changer à la fois nos modes de penser, d’agir et de vivre en commun. »[6]
 
c)      Qu’est-ce que la misère ?
 
Les personnes qui vivent dans l’exclusion ont-elles envie de plus de confort matériel ou bien de la restauration de leur dignité, de la maîtrise de leur destin ? Probablement des deux. Cependant le postulat qui consiste à dire que c’est par l’accroissement des biens matériels que l’on peut lutter contre la misère s’inscrit dans la logique dominante qui consiste davantage à rechercher un développement du « plus avoir » que du « mieux être ».
 
Ce qu’il y a de plus étonnant c’est que ces constats sont partagés par tous mais qu’il demeure évidemment un énorme fossé entre les déclarations et les applications. Voici par exemple un extrait du site internet de la Banque Mondiale :
 
« La Banque mondiale postule que les individus qui vivent dans la pauvreté doivent être considérés non pas comme une charge mais comme ceux qui sauront mieux que tout autre trouver des moyens créatifs d'éradiquer la pauvreté. Les pauvres ne veulent pas la charité, ils veulent des opportunités et, dans bien des cas, les programmes de développement au niveau des communautés peuvent leur fournir ces opportunités.[...] Fait encore plus important, la détermination de la Banque à éliminer la corruption a déclenché une riposte d'envergure réellement mondiale. La Banque est également déterminée à s'assurer que les projets qu'elle finance ne donnent lieu à aucune corruption. »
 
d)      Interroger la richesse ?
 
Un proverbe Tswana dit « là où il n’y a pas de richesse, il n’y a pas de pauvreté. »
 
A la lumière de ce proverbe se pose la question : Peut-on reconsidérer la pauvreté sans reconsidérer la richesse ? N’est-il pas nécessaire de s’interroger sur les méthodes de prédations et de dépossessions qui ont permis aux pays dit « développés » de devenir aussi « riches » ?
Il convient, en tout cas, de comprendre que si problème il y a, il ne se crée pas seul. Il a des causes historiques. La richesse est le revers de la médaille pauvreté. Alors, comment ne pas reconsidérer la pauvreté sans en faire de même avec la richesse ?
Il ne s’agit pas, pour autant, de lutter contre la richesse mais bien pour la démystification de la supériorité qu’apporterait la richesse matérielle.


[1] « Un monde meilleur pour tous » FMI, Banque Mondiale, OCDE, ONU/ Juin 2000
[2] A ce titre « la grève des battus » d’Aminata Sow Fall est une lecture intéressante.
[3] Extrait d’une conférence prononcée par Majid Rahnema, dans le cadre du Colloque Philia/L'Agora, le 18 octobre 2003, à Orford au Québec.
[4] Interview de Majid Rahnema dans la Revue Quart Monde n°192, Novembre 2004, p.8
[5] Sahel : Les paysans dans les marigots de l’aide, Marie Christine Gueneau et Bernard J. Lecomte, L’Harmattan, 1998, p.30
[6] Interview de Majid Rahnema, op. cit.
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Published by BoriBana - dans Développement
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18 janvier 2007 4 18 /01 /janvier /2007 05:44
Qu’appelle t-on le « développement » ?
Comment le définir ?
Quelles sont les pratiques qui le caractérisent ?
Quelle est son histoire ?
Quel constat peut on avancer de cinquante années de « développement » ?
Les pauvres sont-ils de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches ?
Ne convient-t-il pas de remettre en cause ce concept et les pratiques qui le caractérisent à la vue de cinquante ans de « développement » ?
Des alternatives sont elles proposées ?
Qu’est ce que la pauvreté ?
La lutte contre la pauvreté peut elle légitimer le discours dominant sur le « développement » ?
Une analyse sur les causes de la précarité ne doit elle pas entraîner une analyse sur les causes de la richesse ?
Pauvreté et richesse ne sont elles pas les deux faces d’une même pièces ?
 
Voici une série de questions auxquelles le exte qui suit prétend apporter une réponse. La critique (certainement critiquable) que nous proposons sur le « développement » a pour objectif de débusquer et de comprendre les incohérences entre le discours comme celui de la Banque Mondiale illustré par son slogan…
 "Notre reve : un monde sans pauvreté"
…et ses pratiques.
 
 
 
Comment s’y retrouver parmi les multiples débats, les multiples actions entreprises au nom du « développement » ? Comment définir un concept aussi vaste ?
 
Une prise de recul n’est pas aisée tant ce concept fait partie des idées dominantes de notre temps. Cependant, à travers une approche historique, nous allons tenter de cerner le contenu et l’influence du discours sur le « développement » qui a envahit le monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
 
           La force de ce discours tient à la séduction qu’il exerce. En effet, comment ne pas succomber à l’idée qu’il existerait une manière aussi simple d’éliminer la pauvreté ? Qui oserait penser, simultanément, que le remède pourrait aggraver le mal que l’on veut combattre ?
 
Depuis 50 ans les promesses sont inlassablement répétées et
les expériences constamment reproduites. Comment expliquer que chaque échec soit l’occasion d’un nouveau sursis et non d’une remise en cause profonde du développement ?
 
En partant du postulat ci-dessus, nous allons tenter dans cette partie de déconstruire le mythe du développement et pour cela de mesurer l’écart entre le discours et les pratiques.
 
L’histoire a permis de distinguer clairement le communisme idéologique et le « socialisme réel », pourquoi ne pas faire de même en montrant l’écart qui sépare l’espérance d’un bonheur généralisé que prône le « développement » et la réalité des pratiques qui se caractérisent par un accroissement des inégalités et l’omni-marchandisation du monde ?
 
 
 
Des tonnes de définitions sont proposées, cependant elles mélangent bien souvent le souhait et la réalité des faits. Or, une bonne définition doit être celle qu’un martien, sans connaissance aucune sur notre société, est à même de comprendre.
Un exemple nous est donné avec le Rapport mondial sur le développement humain de 1991 dont voici la définition :
«  Le principal objectif du développement humain est d’élargir la gamme des choix offerts à la population, qui permettent de rendre le développement plus démocratique et plus participatif. Ces choix doivent comprendre des possibilités d’accéder au revenu et à l’emploi, à l’éducation et aux soins de santé, et à un environnement propre ne présentant pas de danger. L’individu doit également avoir la possibilité de participer pleinement aux décisions de la communauté et jouir des libertés humaines, économiques et politiques. »[1]  
 
Est-ce cela aujourd’hui le « développement » ou est-ce le souhait du PNUD ?
 
La définition de Gilbert Rist, professeur à l’Institut Universitaire d’Etudes du Développement (IUED) à Genève, a le mérite de distinguer les sociétés d’aujourd’hui, caractérisées par l’idéologie du développement, et celles qui l’ont précédées :
 
« Le développement est constitué d’un ensemble de pratiques parfois contradictoires en apparence, qui pour assurer la reproduction sociale obligent à transformer et à détruire, de façon généralisée, le milieu naturel et les rapports sociaux en vue d’une production croissante de marchandises (biens et de services) destinées, à travers l’échange, à la demande solvable. »[2]
 
 
Les pratiques des différents acteurs sur la scène internationale peuvent apparaître comme contradictoires si l’on considère qu’une entreprise a pour objectif le profit alors qu’une ONG va privilégier par exemple le respect des droits fondamentaux.
Pourtant (presque) tous s’accordent sur le fait que l’objectif recherché doit être l’augmentation de la production qui doit permettre l’accès de tous à la consommation, elle-même devenue synonyme d’un plus grand confort de vie. Cette logique à cela de dérangent qu’elle sous-tend que « plus » équivaut à « mieux ».
Il est ainsi encré dans notre inconscient collectif que l’augmentation de la production est synonyme de richesse, mais est ce vrai ?
En effet, comment ne pas admettre que dans certains cas, l’augmentation de la production de marchandises entraîne une destruction d’une part des rapports sociaux et d’autre part des équilibres environnementaux ?
 
Cette remise en cause de la richesse produite renvoie au peu de considération qui est faite des « coûts externes », autrement connus sous le nom « d’externalités » (coûts environnementaux, sociaux…) dans le comptabilisation du Produit Intérieur Brut (PIB).
 
L’exemple du naufrage de l’Erika montre que la destruction du milieu naturel peut engendrer une production et donc de la « croissance », puisque cette catastrophe s’inscrit en positif dans le PIB d’un pays du fait des actions de dépollution entreprises. 
 
Voici à ce sujet un extrait d’une interview de Patrick Viveret, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, auteur du rapport : « Les nouveaux facteurs de richesses » remis au Secrétaire d’Etat à l’Economie Solidaire, Monsieur Guy Hascouët,
Question : « : Par exemple le naufrage de l’Erika va être comptabilisé de façon positive et les accidents de voiture aussi ? »
Réponse de Patrick Viveret :« Tout a fait. Et a contrario, les bénévoles qui vont dépolluer les plages, eux, ne sont pas comptabilisés puisqu’ils n’ont pas généré de flux monétaires. Donc on voit bien qu’il y a quand même une représentation de la croissance qui pose problème, et plus les questions qui nous sont posées sont d’un côté les questions sociales et humaines et d’autre part les questions écologiques, moins le taux de croissance nous renseigne sur ce qui est vraiment important pour nos sociétés. Dans le PIB, seule la partie de la richesse qui s’exprime à travers de la monnaie est comptabilisée. Quantités d’autres richesses, richesses sociales par exemple, ne sont pas comptabilisées parce qu’elles ne s’expriment pas par la monnaie. Dans l’exemple de l’Erika, les bénévoles qui vont dépolluer les plages remplissent une fonction positive tout à fait considérable. Non seulement elle n’est pas comptabilisée, mais on peut même dire qu’ils contribuent à faire baisser le taux de croissance, parce que s’il n’y avait pas eu de bénévoles, il aurait quand même bien fallu les dépolluer, donc on aurait envoyé des gens rémunérés. Eux seraient apparus dans le PIB. Par conséquent, les bénévoles, non seulement sont invisibles, mais on peut même dire qu’ils contribuent à faire baisser le PIB. Vous voyez bien que là on marche sur la tête. »[3]
 
Notre représentation de la richesse nous amène à des réactions tout à fait absurdes. Ainsi, un trader à la bourse de New York est amené à affirmer sa joie quand il apprend la catastrophe du 11 Septembre car l’événement va provoquer une hausse du prix de l’or. Ce même trader dit son espoir de voir la guerre en Irak s’enliser afin d’entraîner une hausse du prix du pétrole. Il conclut son intervention par une phrase qui montre que nous marchons sur la tête : « Dans la dévastation, il y a des opportunités. »[4]
 
De la même manière on peut constater que le fait de tomber malade, voir même de mourir, est une « richesse » pour le pays, puisque cela entraîne une augmentation du PIB par le biais des dépenses maladies, des dépenses mortuaires…
 
 
A travers ces quelques exemples nous souhaitons montrer que le « développement » dont le moyen reconnue par tous est la croissance rime beaucoup trop souvent avec « production croissante de biens et de marchandises », adoptant ainsi un angle de vue étroitement économique d’une part et d’autre part qui est fortement lié à une appréciation occidentale des choses comme la maîtrise de la nature par exemple.
 
Pour faire face à cette critique d’un « développement » centré sur l’économie les institutions internationales ont mis en place des nouveaux indicateurs tels que l’Indice de Développement Humain (IDH). Cependant, même avec ce nouvel indice le « piège » reste le même à savoir que la croissance est considéré comme le noyau dur du « développement ».
 
Mais comment ne pas convenir comme Patrick Viveret que : 
 
« L’économie est seconde par rapport à ces deux richesses premières que sont d’un côté les richesses écologiques et d’autre part les richesses humaines. »[5]
 
 
 
Afin de comprendre en quoi Gilbert Rist touche juste, il convient de déconstruire le contenu idéologique du « développement ». C'est-à-dire, d’essayer de comprendre quels principes communément admis sous-tendent le concept de « développement » ? 
La liste qui suit n’est absolument pas exhaustive mais présente quelques préceptes inconsciemment accepté par tous, ceux la même qu’il convient de questionner pour une remise en cause profonde du « développement » :
 
 - Le développement est un processus naturel
Si tous les pays du monde croient dans le « développement » malgré les échecs chroniques que souligne, entre autre, l’exclusion croissante des plus démunis dans nos propres pays, c’est que tous s’accordent pour considérer qu’il s’agit d’un processus naturel, au même titre que la naissance et le bourgeonnement d’une plante. Ce processus comprendrait un ensemble d’étapes à franchir (une révolution agricole puis une révolution industrielle) et de conditions à remplir (bonne gouvernance, respect des droits de l’Homme…).
L’influence des « étapes de la croissance » de Rostow[6], étudiée plus loin, demeure très présent dans notre inconscient collectif.
 
Pourtant, comment imaginer que l’extension du mode de vie occidentale est envisageable à l’échelle du monde quand l’on sait que 20% de la population de la planète s’abroge 80% des ressources ?
 
Nous allons démontrer plus loin que l’état de « développement » des nations occidentales a des causes historiques et qu’il n’est pas transposable.
 
Au moyen de cette métaphore biologique (le développement d’une plante), on rapporte donc un phénomène social complexe à un phénomène naturel, en faisant comme si ce qui est vrai pour l’un est nécessairement vrai pour l’autre. Loin de l’éclaircir, la métaphore obscurcit le concept.
 
- le « développement » se mesure par la croissance.
On pourrait penser que le « développement » réside dans une considération bien plus large que la simple croissance. Cependant, la foi en la croissance est tellement forte qu’il n’est pas possible d’envisager un « développement » autre qu’à travers des indicateurs économiques. Les deux exemples qui suivent l’illustrent parfaitement :
 
Le gouvernement français a appelé, après les attentats du 11 Septembre à la consommation patriotique afin de soutenir la croissance. Or, on a pu observer à la suite de cet événement des éléments positifs non quantifiables comme le don du sang, le renforcement de la solidarité… N’est-ce donc pas absurde que de lire la confiance dans l’avenir, la solidarité ou le patriotisme à travers les chiffres de la consommation ? 
 
Georges Bush Senior proclame en 1992 au Sommet de la Terre de Rio : " Notre niveau de vie n'est pas négociable. " Le niveau de vie se résume-t-il à la seule croissance économique ? Une meilleure qualité de l’air, une meilleure gestion des déchets, une meilleure qualité alimentaire ne sont ils pas des signes de l’augmentation du niveau de vie ?
 
La foi en la croissance a pour conséquence l’adoption d’un angle de vue strictement économique mesuré qui plus est par un indicateur (PIB) qui ne prend pas en compte les destructions systématiques qu’engendre la production. 
 
- La civilisation occidentale est supérieure puisqu’elle est « développée » 
Considérer notre société comme « moderne » est un effet de l’arrogance occidentale et encore une fois de l’adoption d’un prisme de vue strictement économique. Pourtant, toute société s’inscrit dans une tradition.
 
Pour éviter ce travers, il faut éviter le grand partage entre tradition et modernité. Tout le monde ne vit il pas dans le même espace temps ?
 
N’avons-nous pas tous déjà entendu un touriste de retour d’un voyage en Afrique dire : « ils vivent comme au Moyen-Âge ! »?
 
- Le « développement » est une « mission sacrée de civilisation »[7].
Le lexique relatif à la religion est très présent dans de nombreux textes relatifs au « développement ». La charité est une composante essentielle qui marque les discours à tel point qu’il s’agit de se demander si le « développement » n’est pas un élément de la religion moderne ?
 
 
Il apparaît donc que croire au « développement » est une manière linéaire d’envisager l’histoire.
Ce qu’il y a de plus étonnant dans les discours officiels est que tout le monde partage les mêmes constats d’échecs, mais malgré tout le « développement » reste présenté comme une solution et non comme la racine du problème. Voici deux exemples qui montrent le doute que les institutions internationales éprouvent :
 Le dernier rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) établit que « les pays pauvres les moins ouverts à la mondialisation sont ceux qui ont le plus progressé en termes de revenu par habitant, au contraire des pays les plus ouverts. »[8].
Le PNUD affirme dans son rapport sur le développement humain de 2002 que « Pour une grande partie de la planète, les perspectives sont sombres ".
Force est de constater que la croyance en le développement est plus forte que le doute qu’il engendre.
 
Maintenant que nous avons mis en évidence ces lignes de forces inconscientes qui guident notre pensée du « développement », nous allons étudier en quoi le « développement » est d’abord le fruit d’une construction historique et pourquoi il est une barrière à l’autodétermination des peuples.
 
 
 
 
 
La colonisation est, en son temps, considéré comme l’extension planétaire de la civilisation. Sa justification philanthropique est ainsi résumée dans un discours de Victor Hugo, qui expose comment on a pu accepter l’inacceptable :
 
«  La destinée des hommes est au Sud (…). Le moment est venu de faire remarquer à l’Europe qu’elle a, à coté d’elle, l’Afrique (…). Au 19ème siècle, le Blanc a fait du Noir un homme ; au 20ème siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde. Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème ; l’Europe le résoudra.
Allez, peuples ! Emparez vous de cette terre ! Prenez la ! A qui ! A personne. Prenez cette terre à Dieu ! Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez la ! Ou les rois apportaient la guerre, apportez la concorde ! Prenez la non pour le canon, mais pour la charrue ! Non pour le sabre mais pour le commerce ! Non pour la bataille mais pour l’industrie ! Non pour la conquête, mais pour la fraternité ! Versez votre trop plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales ! Changez vos prolétaires en propriétaires ! Allez faites ! Faites vos routes, faites des ports, faites des villes ! Croisez, cultivez, colonisez, multipliez ! Et que sur cette terre de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’esprit divin s’affirme par la paix et l’esprit humain par la liberté ! »[9]
 
Pour convaincre l’opinion française, les deux arguments majeurs étaient tout d’abord que la colonisation n’est pas une affaire de choix mais un « devoir moral » pour le bien être général de l’humanité, et d’autre part le « fait accompli », c’est-à-dire que puisque les colonies existent il faut en assumer la responsabilité.
 
Il convient de s’interroger à la vue des similitudes entre colonisation et « développement » concernant d’une part la justification philanthropique et d’autre part la manière de rallier les peuples à la cause. 
 
 
 
 
…à la néo-colonisation[10]
Les dirigeants français n'ont jamais réellement souhaité l'indépendance de leur ancien empire colonial et ce pour plusieurs raisons :
-          des raisons politiques : garder un cortège d'états clients (un réservoir de votes) permettant à la France d'occuper une position importante dans les institutions internationales ; tenir la place assignée à la France dans la "Guerre froide", en évitant la propagation du communisme dans les anciennes colonies.
 
-          des raisons économiques : l'accès aux matières premières stratégiques comme l'uranium ou le pétrole ; la perpétuation des rentes des sociétés coloniales (cacao, banane, bois, café, etc.).
 
-          une raison inavouable : le détournement des rentes africaines finance le mouvement gaulliste (via des circuits qui irrigueront par la suite les autres partis de gouvernement).
 
 
Si la colonisation a élaboré un argumentaire permettant de justifier l’intervention dans les pays extra européens, la SDN va légitimer l’internationalisation de cette intervention au nom de la civilisation.
C’est le traité de Versailles du 28 Juin 1919 qui met fin à la première guerre mondiale et qui est précédé du pacte de la Société des nations créant ainsi la première institution politique internationale permanente.
La SDN attribue des mandats aux anciens pays colonisateurs en les obligeant a rendre des comptes auprès de la Commission permanente des mandats.
Il convient de s’interroger s’il ne s’agit pas de la légitimation d’un régime colonial par une organisation internationale ?
 
Le pacte de la SDN est en tout cas intéressant à plusieurs égards :
Il y figure pour la première fois la notion de « degré de développement » qui justifie un classement des nations tout en affirmant qu’il existe, au sommet de l’échelle, des nations « développées ».
 
De plus, la justification des mandats se coule dans un langage humanitaro-religieux qui se confère à une « mission sacrée de civilisation »[11]. Il y aurait donc au delà des intérêts politiques et économiques, des valeurs universelles[12] qui légitime l’intervention auprès d’autres peuples.
 
Ne retrouve-t-on pas dans le discours actuel ce même évolutionnisme, ce même universalisme et cette même justification philanthropique ?
 
La colonisation et le système des mandats occupent le même espace temporel, spatial et idéologique. C’est cet espace qui a permis d’ouvrir la voie au « développement ».
 
 
Le 20 Janvier 1949 Truman prononce son discours d’investiture. Trois idées firent rapidement l’unanimité : Les Etats-Unis continueraient à soutenir l’ONU, à poursuivre le plan Marshall et enfin à participer à la création d’une organisation commune de défense (OTAN) pour faire face à la menace soviétique. Une extension aux nations défavorisées proposée par un proche de Truman fut acceptée parce qu’elle semblait originale et populaire. Il s’agit du point IV.
Ce texte est la source de notre vision actuelle du « développement ». Il innove tant sur le plan conceptuel que dans la manière de concevoir les relations internationales :
 
-         une nouvelle vision du monde : le « sous développement »
C’est la première fois que l’adjectif « sous développés » est employé dans un texte à pareille diffusion.
L’apparition du « sous développement »évoque non seulement l’idée d’un changement possible en direction d’un état final, mais surtout la possibilité de provoquer ce changement. Mais c’est aussi la vision du monde qui change, le rapport « colonisés/colonisateurs » laissant la place à la nouvelle dichotomie « développés/sous développés ». Dans le premier cas, les deux parties n’appartiennent pas au même univers, il n’était pas envisageable que les colonisés deviennent les colonisateurs alors que dans le second, les « sous développés » ont l’espoir (l’illusion ?) de pouvoir atteindre le stade suprême de nations « développées ».
 
-         L’ère du « développement »
On a parlé après la seconde guerre mondiale du droit à l’autodétermination pour les nouvelles nations indépendantes mais l’on voit qu’en gagnant leur indépendance, les anciennes colonies ont perdu leur identité et leur autonomie économique et politique parce qu’elles ont été contraints de cheminer sur la voie du développement tracé par d’autres qu’eux.
Il s’agit ici d’une critique fondamentale à savoir que le « développement » a ôté toute possibilité pour les peuples d’envisager le futur autrement qu’à travers l’étroite fenêtre du « développement ».
 
Comme le dit Gilbert Rist : « La solution ainsi proposée est véritablement hégémonique car elle passe non seulement pour la meilleure, mais encore pour la seule possible. »[13]
 
 
La conférence de Bandung de 1955 marque le début d’une revendication collective pour l’autodétermination des pays du Tiers Monde dans le domaine du « développement ». A priori, il y avait tout à y gagner : respectabilité et prospérité. Pour autant, cette conférence que l’on considère souvent comme l’expression d’une position forte des pays du Tiers monde ne s’écarte pas du chemin évolutionniste du « développement ».
En effet, ce dernier est envisagé comme une nécessité universelle, censée advenir partout au terme d’un important effort d’intégration à l’économie mondiale.
 
Il est aujourd’hui de bon ton de critiquer le célèbre ouvrage de Rostow publié en 1960.
Sa thèse se résume ainsi : 
« A considérer le degré de développement de l’économie, on peut dire de toutes les sociétés qu’elles passent par l’une des cinq phases suivantes : la société traditionnelle, les conditions préalables du démarrage, le démarrage, le progrès vers la maturité et l’ère de la consommation de masse. »[14]
On retrouve dans son écrit l’usage de la métaphore biologique du développement comme ci ce dernier poursuivait une logique implacable en tous lieux et en tous temps.
Son discours est intéressant car il a influencé jusqu'à notre inconscient collectif. On peut néanmoins interroger la pertinence de certains arguments :
-         La société traditionnelle constitue le degré 0 de l’histoire, et correspond à un état naturel de « sous développement » et une manière de le prouver est qu’elles sont en lutte constante contre la rareté. 
Un paradoxe mérite ici d’être relevé : Dans nos sociétés « développées », l’homo oeconomicus est un être à besoins illimités que les acteurs de l’économie tentent de stimuler et de satisfaire. Le rôle de ses acteurs n’est il donc pas de lutter contre la rareté ? Au contraire, à partir du moment où l’on considère avoir des besoins limités, où l’on refuse l’accumulation on se situe dans des sociétés d’abondance.
-         les conditions préalables au décollage : Il s’agit de passer d’une société traditionnelle à une société moderne. On retrouve donc ici la pensée évolutionniste.
-         le décollage, stade que l’on peut mettre en parallèle avec la vision naturaliste du bourgeon qui éclôt.
-         la maturité que Rostow décrit comme le stade où « la société s’adapte comme elle l’entend aux besoins de la production à haut rendement de l’époque contemporaine »[15] 
-         L’ère de la consommation de masse, le stade final censé procuré des « bienfaits incontestables »[16].
 
La modernisation ne serait alors qu’une occidentalisation du monde. Avec l’ère du « développement », tous poursuivent le même but qui s’encre dans la philosophie évolutionniste de l’histoire : l’accession au stade final de la consommation de masse.
 
 
En quoi consiste le « développement à particule » ? Il s’agit d’ajouter au mot « développement » toute sorte d’adjectif afin de lui procurer une nouvelle légitimation. (Développement durable, humain, social, responsable…)
 
Deux évènements ont marqué les années 90 dans le cadre du développement : le rapport Brundtland en 87 et le sommet de la terre de 92. Ils ont donné une audience mondiale aux problèmes de l’environnement. Il est d’ailleurs significatif d’observer qu’aucun projet n’est maintenant pris au sérieux s’il ne comporte pas un volet environnemental.
Dans l’esprit des écologistes, le développement durable peut être pressenti comme un volume de production qui soit conforme à ce que peut supporter l’écosystème. Cependant, l’interprétation dominante est bien de produire plus avec moins. La croissance n’est absolument pas remise en cause, il s’agit maintenant de prendre en compte dans le développement un critère supplémentaire : l’environnement. Cependant le noyau dur que représente la croissance ne saurait être remis en cause : 
« Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle ère de croissance, une croissance vigoureuse et, en même temps, socialement et “environnementalement” soutenable  », énonçait le rapport Brundtland.
 
La perception dominante qu’en ont les dirigeants d’entreprises est ainsi résumée par monsieur Michel de Fabiani, président de BP France : 
« Le développement durable, c'est tout d'abord produire plus d'énergie, plus de pétrole, plus de gaz, peut-être plus de charbon et de nucléaire, et certainement plus d'énergie renouvelable. Dans le même temps, il faut s'assurer que cela ne se fait pas au détriment de l'environnement. »[18]
 
Et si le problème se fait passer pour la solution ?
 
Depuis 1990, le Programme des Nations Unis pour le Développement (PNUD), commande à un groupe d’experts internationaux un Rapport Mondial sur le « Développement Humain ».
Quelques questions s’imposent alors : A quoi bon le développement s’il n’est pas centré sur l’homme ? Est-ce à dire que le développement avait jusque là été inhumain ?
Il s’agissait en réalité d’apporter un supplément d’âme à une notion largement discréditée.
 
 
 
Conclusion
Il est significatif de remarquer à quel point ces événements historiques ont des caractéristiques communes : l’évolutionnisme qui sous tend la supériorité occidentale, la justification philanthropique qui permet de rallier l’opinion et l’universalisme qui légitime l’intervention dans les pays du Sud. D’autre part, tous partagent la croyance que le noyau dur du « développement » est la croissance économique.
 
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Published by Alcide Hur - dans Développement
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